Nouveau (dés)ordre international : l'indispensable émergence de champions européens
Impossible de faire l'autruche : l'histoire s'accélère et les règles qui structuraient l'ordre international se délitent sous nos yeux.
Le monde n’est plus gouverné par des principes universels négociés, mais par des rapports de force assumés. Face à cette nouvelle réalité, l’Europe est faible et mal préparée… mais conserve des atouts, à condition de faire émerger des champions économiques et technologiques.
Les États-Unis, longtemps perçus comme les garants du libéralisme politique et économique, ont entamé une mue profonde. Pressions commerciales, sanctions extraterritoriales, chantage technologique ou instrumentalisation de la dépendance économique sont devenus la norme depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. La puissance américaine s’exerce désormais frontalement, sans égards pour ses alliés historiques. L’Europe découvre ses fragilités et réalise qu’elle est moins un partenaire stratégique qu’un concurrent, voire un terrain de jeu économique.
L’Europe a privilégié le confort à sa souveraineté
Face à ce basculement, l’Europe ne souhaite ni ne peut répondre par la force. Son histoire et sa culture politique rendent cette option ni réaliste ni souhaitable. Mais l’absence de réponse militaire ne saurait justifier une résignation. Ne pas pouvoir imposer sa puissance par les armes n’implique pas d’accepter une faiblesse durable. La bataille se joue aussi sur le terrain de l’économie, de la technologie et de l’organisation de la valeur.
Pendant des décennies, l’Europe a confondu confort et souveraineté. Elle a adopté massivement des solutions venues d’ailleurs, laissant s’installer des dépendances structurelles au nom de l’efficacité, persuadée que la mondialisation serait protectrice. Ce pari naïf se révèle aujourd’hui perdant.
L’Europe dépend d’acteurs américains pour stocker ses données, faire fonctionner ses administrations, organiser ses échanges commerciaux et structurer son espace informationnel. Infrastructures cloud, plateformes numériques et écosystèmes mobiles sont contrôlés par des entreprises dont les intérêts s’alignent d’abord sur ceux de leur pays d’origine. Dans la nouvelle donne mondiale, cette situation constitue un risque systémique.
Car celui qui contrôle les infrastructures impose ses règles. Celui qui capte les données capte la valeur. La dépendance technologique devient une vulnérabilité politique.
Le champ de bataille économique et technologique
Consciente de cette fragilité, l’Europe a commencé à réagir en investissant dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou les technologies de rupture. Ces efforts sont indispensables mais insuffisants. La souveraineté européenne ne se construira pas uniquement dans des secteurs de pointe. Elle se joue aussi dans l’économie réelle, les services du quotidien et les plateformes qui structurent la vie économique et sociale des territoires.
La souveraineté ne se limite pas à quelques filières stratégiques. Elle se construit dans ce que nous consommons chaque jour, dans la manière dont nous produisons, échangeons, livrons, informons et finançons. Une Europe souveraine ne peut durablement déléguer l’organisation de son économie quotidienne à des acteurs extérieurs à son espace politique et social.
Si l’Europe peine à faire émerger des acteurs capables de rivaliser à grande échelle, ce n’est ni par manque de talents ni par absence d’ambition. Nos marchés restent fragmentés et nous raisonnons encore trop en silos nationaux. L’innovation, chez nous, suscite une méfiance excessive et rime trop souvent avec sur-réglementation.
Proximité, utilité, social : des champions à l’image de l’Europe
Créer des champions européens ne signifie pas copier les modèles américains ou chinois. L’Europe ne gagnera pas en reproduisant, avec retard, des plateformes globales. Elle doit faire émerger ses propres acteurs, puissants mais fondés sur un modèle différent : ancrage territorial, utilité économique et création de valeur durable.
Créer des champions européens, c’est structurer des plateformes pensées pour les réalités locales, capables de renforcer l’économie de proximité plutôt que de l’aspirer. C’est soutenir des modèles répondant à des besoins concrets et permettant à la valeur de circuler dans les territoires.
Cela suppose un changement profond de logiciel politique et économique. L’Europe doit cesser de considérer l’émergence de champions comme une entorse à ses principes et assumer une politique d’investissement stratégique ciblée.
Créer des alternatives européennes solides ne signifie pas se replier sur soi, mais être en mesure de peser face aux géants américains et chinois. C’est reprendre la maîtrise de ce qui fonde toute souveraineté moderne : les données, les infrastructures et la capacité à organiser un modèle économique compatible avec nos valeurs sociales.
Le nouveau désordre international est une menace, mais aussi une opportunité historique. Celle pour l’Europe de sortir de sa naïveté stratégique et de reconnaître que la puissance économique n’est pas incompatible avec ses valeurs. L’Europe dispose des talents et des savoir-faire nécessaires. Il ne lui manque qu’une chose : la décision collective de transformer cette lucidité en action durable.