Gildas Leprince (Mister Geopolitix) "La collaboration avec les marques couvre 80% des recettes de Mister Geopolitix"
Gildas Leprince, alias Mister Geopolitix, créateur de contenus vidéo sur la géopolitique, partage avec le JDN les détails de son modèle économique et sa stratégie de développement
JDN. Quelle est votre proposition éditoriale avec Mister Geopolitix ?
Gildas Leprince. Avec Mister Geopolitix mon but est d’expliquer, de manière pédagogique et avec beaucoup de terrain, ce qui se passe dans le monde. Ma passion pour la géopolitique est née au Mexique, alors que j’y poursuivais mes études (pour un diplôme d’économie internationale, de 2011 à 2013, ndlr). C’est là-bas également que j’ai réalisé l’importance de s’intéresser au terrain et au quotidien des gens quand on traite d’un sujet. Quand on parle de pauvreté, cela veut dire quoi concrètement ? Que se passe-t-il dans la tête de quelqu’un qui lâche tout pour migrer aux Etats-Unis ? En deux mots, ma plus-value est dans le fait de me confronter à la réalité du sujet que je traite. Je ne me positionne en revanche pas sur le traitement de l’actu chaude, même si j’ai déjà collaboré avec Charles Villa (vidéaste, réalisateur de documentaires et reporter de guerre sur YouTube, ndlr), qui m’a aidé avec son expertise sur des destinations compliquées. Quand je traite de l’Ukraine ou que j’accompagne l’armée française, par exemple, je ne me mets pas nécessairement sur la ligne de front.
Que pouvez-vous nous dire sur le profil de vos près de 630 000 followers sur YouTube, Instagram et TikTok ?
Sur YouTube, 70% de mes audiences se situent en France métropolitaine, 30% sont des francophones situés un peu partout dans le monde (Liban, pourtour méditerranéen, Afrique de l’Ouest, Canada). 70% de mes abonnés sur YouTube ont moins de 35 ans. Sur TikTok et Instagram, c’est un peu différent. Selon les sujets que je traite, l’algorithme de ces plateformes propose mes vidéos à des audiences différentes. J’ai par exemple un nouveau format qui consiste à comprendre la géopolitique d’un pays au travers de sa géographie, je l’ai fait pour le Mexique et le Kazakhstan. C’est ce qui m’a permis de toucher d’un coup des milliers des personnes avec 15 000 nouveaux abonnés dans chaque pays, vivant sur place. Ce format est un bon levier de développement d’audience à l’international. Et c’est aussi une tendance de fond : à chacun de mes déplacements, mon audience basée à l’étranger grossit considérablement, y compris sur YouTube.
Vous avez commencé en 2016, votre développement est constant mais pas explosif.
En effet, et c’est une bonne chose. Un créateur qui bombarde les réseaux sociaux de contenus peut exploser en très peu de temps. Le problème de l’explosivité, c’est que ta notoriété peut descendre aussi vite qu'elle est montée car souvent cela s’appuie sur un sujet qui fait le buzz ou sur un phénomène de mode. Je vise le temps long, ma croissance fonctionne par paliers, c’est un marathon lent. Ceci étant, il est vrai que mes audiences ont un petit peu stagné durant la période 2023/2024 et qu’il a fallu que je revoie ma manière de travailler afin de produire davantage de sujets variés et moins de très longs reportages qui prennent beaucoup de temps à réaliser. Les réseaux sociaux exigent que le créateur soit très régulier. Lorsqu’ils publient moins souvent, les algorithmes les pénalisent. En 2025, j’ai restructuré ma manière de travailler pour produire davantage. Désormais je publie une vidéo YouTube par mois (au lieu de cinq par an auparavant), avec des durées plus courtes, de 20 à 25 minutes, et au sein d’une grille plus structurée. Quant aux vidéos verticales (les reels), de 3 minutes environ, je vise une quarantaine par an (contre 20 auparavant).
Etes-vous déjà en capacité de vous appuyer sur une équipe ?
Non, pas pour l’instant. Je travaille globalement seul. Il m'arrive de faire appel à un monteur ou à une journaliste pour m’aider, mais c'est plutôt rare. La rémunération que je dégage de mon activité me permet pour l’instant de financer mes frais (d’équipement, de voyage, etc.) et de vivre. De par ma proposition éditoriale, je dois assumer des coûts importants avec les voyages que je réalise.
Vous arrivez à vivre de votre travail en tant que Mister Geopolitix depuis 2019. La publicité est-elle votre seule source de revenus ?
Ma collaboration avec les marques, ce que j’appelle la publicité active, couvre 80% de mes recettes. La plupart du temps, c'est un modèle de sponsoring classique : je présente le sponsor de ma vidéo dans le cadre d’une coupure publicitaire, l’annonceur n’ayant aucun droit de regard sur le sujet que je traite. Il peut arriver aussi que je produise du contenu dédié (du brand content, ndlr). Je précise alors qu’il s’agit d’un contenu réalisé en partenariat avec l’annonceur, qui dans ce cas a un droit de regard. Je l’ai fait par exemple pour l’Association des maires de France, en septembre dernier. Ce type de collaboration est mieux rémunéré car elle est plus engageante. C’est aussi la raison pour laquelle il faut vraiment que la demande soit en harmonie avec ce que je propose. Pour toutes ces questions commerciales (négociation, contrat, factures, etc.), je suis accompagné depuis trois ans par l’agence Loopin, qui me représente auprès des annonceurs. C’est une agence spécialisée dans les créateurs qui font de la vulgarisation et des contenus éducatifs. C’est aussi ce qui nous permet de garder une cohérence entre le contenu que nous produisons et les partenariats commerciaux que nous acceptons. Nous essayons de faire matcher les deux au maximum.
Refusez-vous certaines catégories d’annonceurs ?
Oui, je refuse les gouvernements, les armées et les industries de l’armement. En revanche je ne refuserai pas par exemple des salons ou des événements qui traitent des questions de géopolitique. Les catégories d’annonceurs qui matchent le mieux avec mes contenus sont l’éducation et l’édition : des écoles de géopolitique, des universités, des think tanks, des centres de recherche, des maisons d’édition, etc.
Combien les plateformes vous paient-elles et en êtes-vous satisfait ?
YouTube, à travers sa régie publicitaire, me verse un montant qui équivaut à un pourcentage de ce que la plateforme obtient avec les publicités qu’elle place dans mes contenus (les habituelles publicités instream non skippable, ndlr). Ce montant, que j’appelle la “publicité passive”, est très variable et reste très limité vu que je ne publie pas à un rythme trop élevé. Je ne compte pas dessus . Quand ça tombe, c’est super et tant mieux. A noter que je n’ai aucun droit de regard sur le contenu de ces publicités. Je pourrais aussi ne pas activer la publicité YouTube sur mes contenus, mais je risquerais d’être potentiellement pénalisé par les algorithmes, c’est en tout cas ce que certains experts affirment.
Instagram ne prévoit aucun modèle de rémunération publicitaire. Et quant à TikTok, je ne peux prétendre à leur programme de rémunération publicitaire français parce que j’ai créé ma chaîne alors que j’étais au Mexique et pour eux ma chaîne est considérée comme mexicaine. Concernant l’accompagnement des créateurs, YouTube est la seule plateforme qui le propose aujourd'hui.
Pensez-vous que les plateformes doivent faire évoluer leur modèle de collaboration avec vous ?
Les plateformes devraient déjà améliorer la manière dont les jeunes s’informent. Aujourd’hui, elles favorisent les contenus qui font le buzz ou les créateurs qui publient très régulièrement, pas nécessairement les plus qualitatifs.