Les soldes : stop ou encore ?

Valtech

Quand le modèle promotionnel s'essouffle, c'est toute la chaîne de valeur du retail qui doit se réinventer.

Les résultats sont tombés. Selon le Panel Distributeurs de l'Institut Français de la Mode, les soldes d'hiver 2026 affichent une baisse de 0,4 % en valeur, après une timide croissance de 1 % l'an passé. Plus de la moitié des distributeurs constatent une baisse de fréquentation. Le panier moyen recule pour 44 % des enseignes. 30 % des entreprises ont démarré avec des stocks supérieurs à 2025, alors que 80 % du marché avait déjà eu recours à des promotions anticipées. Ces chiffres ne relèvent pas d'un accident conjoncturel. Ils révèlent un dysfonctionnement structurel – qui dépasse largement les frontières françaises.

Un essoufflement mondial

La mécanique est partout la même : Black Friday, Cyber Monday, ventes privées, flash sales – la multiplication des temps forts a érodé le caractère exceptionnel des soldes institutionnels. Le consommateur ne se déplace plus pour une promesse de remise qu'il retrouve toutes les trois semaines dans sa boîte mail.

Au Royaume-Uni, les dépenses du Boxing Day 2025 ont chuté d'un milliard de livres en un an (Barclays). La participation a glissé de 28 % à 26 % des consommateurs. La fréquentation des « high streets » a reculé de 2,4 %, celle de Londres centre de 7,7 % (MRI Software). Près de 70 % des Britanniques citent les pressions budgétaires comme frein principal – contre 47 % un an plus tôt. Aux États-Unis, 44 % de l'assortiment Nike était en « markdown » en 2024, contre 19 % en 2022. Son CEO Elliott Hill a reconnu que la marque était devenue « bien trop promotionnelle ». Quand le plus grand équipementier sportif du monde admet avoir perdu le contrôle de sa politique de prix, c'est tout un modèle qui vacille. L'Allemagne, qui a supprimé ses soldes réglementés dès 2004, offre la preuve inverse : la libéralisation totale a nourri une prolifération promotionnelle sans dynamiser la consommation sur la durée. Supprimer le cadre ne résout rien si on ne traite pas les causes.

Le vrai problème n'est pas le calendrier

Faut-il raccourcir les soldes ? Les supprimer ? Les fusionner avec le Black Friday ? Ce serait traiter le symptôme en ignorant la pathologie. Les soldes existent d'abord pour écouler ce qu'on n'a pas su vendre au bon prix, au bon moment, au bon client. Les soldes ont toujours été un levier commercial. Le problème, c'est quand ils deviennent l'aveu d'un défaut d'orchestration.

Quand 30 % des enseignes démarrent avec trop de stocks, c'est un problème de supply chain et de capacité à faire dialoguer les canaux en temps réel. Le rapport « Retail at the Crossroads » que nous publions chez Valtech, issu d'une enquête auprès de plus de 750 décideurs retail dans le monde, met en lumière un paradoxe : 86 % des retailers pilotent des projets d'intelligence artificielle, mais 48 % restent enlisés en phase de test. On expérimente la prédiction de la demande dans un lab, mais on continue de piloter les stocks avec des tableurs et de l'intuition.

L'exemple Inditex/Zara montre ce que permet une chaîne de valeur orchestrée : 85 % de ventes au prix plein (contre 60–70 % pour le secteur), des « markdowns » limités à 10 % de l'assortiment (contre 30 %). Le secret : lire la demande en temps réel, réallouer dynamiquement les stocks entre magasins et canaux, faire de chaque point de vente un capteur de demande autant qu'un nœud de fulfillment. C'est toute la logique de ce que nous appelons chez Valtech le « commerce orchestré ».

La promotion, drogue douce du e-commerce

Pour beaucoup d'acteurs digitaux, les promotions récurrentes ne sont pas un choix mais une nécessité structurelle. Coûts d'acquisition en hausse, taux de retour élevés, comparaison instantanée des prix. On ne fidélise pas un client en lui promettant toujours moins cher – on le conditionne à ne jamais acheter au prix juste. Sur les marketplaces – Amazon, Zalando, Shein, Temu – la promotion est dans l'ADN du modèle. L'industrie connaît le nom de ce cercle vicieux : la « spirale mortelle du markdown », estimée à 300 milliards de dollars par an dans la mode (Coresight Research). Les retailers verticalement intégrés ont un avantage structurel pour en sortir, mais l'intégration ne suffit pas : encore faut-il que la marque résonne avec ses segments, que le produit crée du désir au-delà du prix. Les autres, dépendants de cycles d'achat à 6–9 mois et de réseaux fragmentés, restent prisonniers.

L'agent IA ne connaît pas les soldes

Un bouleversement se profile : le commerce agentique. Des agents IA capables de rechercher, comparer et acheter de façon autonome pour le consommateur. Selon McKinsey, ils pourraient intermédier 3 000 à 5 000 milliards de dollars de commerce mondial d'ici 2030. Le trafic retail en provenance de services IA a bondi de 4 700 % en un an (Adobe). Visa et Mastercard préparent des protocoles de paiement pour transactions autonomes dès 2026.

Un agent IA ne succombe pas à l'urgence d'une bannière « –50 % pendant 48h ». Il compare, raisonne et optimise froidement. Comme le soulignait Brian McCarthy (Deloitte) au NRF 2026 : « Les bots IA analysent la qualité intrinsèque du produit, ses métadonnées et son prix. » Les soldes, dans leur mise en scène actuelle, n'ont aucune prise sur un algorithme.

Ni stop, ni encore : apprendre à orchestrer

La vraie question n'est donc pas binaire. C'est : comment passer d'une logique de liquidation subie à une logique de valeur orchestrée ? Cela suppose de maîtriser la boucle stock-prix-canal en temps réel – l'IA d'optimisation des markdowns peut améliorer les taux de marge de 4 à 8 points. Cela suppose de repenser le magasin comme un hub d'expérience et de service. Cela suppose de préparer le terrain pour un monde où l'agent IA du consommateur négociera directement avec le système du retailer.

Les soldes ne mourront pas demain. Ils restent un rituel commercial, particulièrement en France. Mais leur pertinence économique se réduit année après année. Les retailers qui sortiront gagnants ne seront ni les plus agressifs en promotions, ni ceux qui les supprimeront par principe. Ce seront ceux qui auront rendu les soldes superflus — parce qu'ils auront appris à vendre juste, plutôt qu'à liquider trop.