On sait décider qu'un projet démarre, mais pas qu'il s'arrête.
Les projets ne sont pas arrêtés, ils disparaissent. Le problème n'est pas le courage des décideurs, il est dans une gouvernance à sens unique.
L'État publie son portefeuille de projets. C'est ce qui permet de raisonner sur des chiffres plutôt que sur des impressions. Depuis novembre 2016, la DINUM publie deux fois par an le panorama des grands projets numériques de l'État. Tous ceux qui dépassent neuf millions d'euros y figurent, avec leur coût estimé, leur durée prévisionnelle et leur phase en cours. Vingt-deux parutions, en accès libre. C'est probablement le portefeuille de projets le plus transparent de France.
Cent soixante-seize projets y ont figuré. Cent dix-sept en sont sortis. Pour deux d'entre eux, aucune parution n'a jamais indiqué ce qu'ils étaient devenus.
Ce n'est pas un défaut de saisie. La colonne qui décrivait l'avancement n'admettait que sept valeurs : cadrage, expérimentation, conception et réalisation, recette, déploiement, déploiement avec bilan intermédiaire, terminé. Aucune ne désigne un arrêt. Dans le portefeuille le mieux documenté de l'administration française, le seul état terminal disponible était la réussite. Depuis juin 2025, la colonne a disparu du jeu de données : il n'y a plus de phase du tout.
Ce problème n'est pas que celui de l'État.
Un projet dont l'arrêt a été demandé il y a cinq ans
Un projet du panorama permet de suivre la mécanique de bout en bout, parce qu'il est encore en cours.
Le SI-Samu, programme de modernisation des systèmes d'information des SAMU, entre au panorama en novembre 2016 : 59 millions d'euros, 4,3 ans. Deux ans plus tard, il est à 109 millions. Puis les montants cessent d'être publiés. Six parutions consécutives, de mars 2019 à juin 2021, sans aucun chiffre. Il réapparaît en novembre 2021 à 204 millions, stagne autour de 218 pendant quatre ans, et double en juin 2025 : 474 millions. La durée prévisionnelle suit la même trajectoire, de 4,3 ans à 17,3.
Ce projet a pourtant été instruit, à plusieurs reprises et sans ambiguïté. Dès avril 2016, la DINUM estime que l'accumulation des difficultés rend son aboutissement incertain dans les conditions prévues. En 2019, elle qualifie le niveau de risque de maximal ; le ministère sollicite alors une mission de sécurisation, pas un réexamen de l'engagement. Le 9 mars 2020, la DINUM demande l'arrêt du programme et la reconstruction d'un projet maîtrisable. En octobre de la même année, la Cour des comptes le décrit comme long, coûteux et risqué.
Cinq ans plus tard, le SI-Samu figure toujours au panorama, à huit fois son estimation initiale.
L'asymétrie est inscrite dans le dispositif. Avant tout lancement d'un projet dépassant neuf millions d'euros, un ministère doit obtenir un avis conforme de la DINUM : c'est une obligation réglementaire, et le projet n'existe pas sans elle. Rien de symétrique n'existe à la sortie. Les revues semestrielles suivent l'avancement, elles n'ouvrent pas de procédure d'arrêt. Une demande d'arrêt, même émanant de l'autorité qui a validé le lancement, n'a pas de destinataire tenu d'y répondre.
Le SI-Samu n'est pas un cas isolé, il est seulement le plus lisible. L'ONP, censé unifier la paie de 2,7 millions d'agents, a été abandonné après sept ans : le 4 mars 2014, une réunion interministérielle a entériné son arrêt, pour un coût que la Cour des comptes évalue à 346 millions d'euros. SIRHEN a tenu douze ans avant que le ministre de l'Éducation nationale ne l'arrête personnellement, en 2018. Dans les deux cas, la décision a fini par venir. Mais elle n'est jamais venue du dispositif de pilotage : il aura fallu une réunion interministérielle pour l'un, un arbitrage ministériel pour l'autre.
Ce qu'on ne mesure pas ne se décide pas
Revenons aux cent deux projets sortis sans état final. Leur disparition n'est pas un accident de collecte, c'est la conséquence directe de ce qui précède : un dispositif sans procédure d'arrêt n'a pas besoin de champ pour l'enregistrer.
L'ordre de causalité compte. La donnée ne manque pas parce qu'on aurait oublié de la saisir ; elle manque parce que l'événement qu'elle décrirait n'existe pas dans le processus. Un panorama construit sur des avis conformes délivrés avant lancement suit logiquement des projets qui avancent. Ceux qui s'éteignent ne produisent aucun acte à consigner.
En juin 2025, la colonne de phase a été retirée du jeu de données. Le fichier est passé de quinze à dix colonnes ; la description des projets a été allégée. Rien n'indique une intention particulière, et il n'y a pas lieu d'en supposer une. Le résultat est simplement qu'il n'existe plus, aujourd'hui, d'information publique sur l'état d'avancement des grands projets numériques de l'État.
La question vaut pour toute organisation qui pilote un portefeuille. Combien de projets votre comité d'investissement a-t-il arrêtés cette année ? Et surtout : où cette décision est-elle consignée ? Dans la plupart des cas, la réponse à la première question est zéro, et la seconde n'a pas de réponse du tout. Pas parce que l'information serait cachée, mais parce qu'aucun document ne prévoit de la recevoir.
Un tableau de bord de portefeuille comporte presque toujours un indicateur de projets lancés, un de projets livrés, un de budget consommé. L'arrêt n'y figure pas. Il n'est ni suivi, ni compté, ni commenté en séance. Ce qui n'est mesuré nulle part n'est arbitré nulle part.
Un critère d'arrêt se définit avant le lancement
Le réflexe, face à ce constat, est d'ajouter une revue. Un comité de plus, un point d'étape, une instance de suivi renforcée. L'État a tout cela : avis conforme obligatoire, revues semestrielles, publication ouverte, contrôle de la Cour des comptes. Ça n'a pas suffi à arrêter le SI-Samu.
Ce qui manque n'est pas une instance supplémentaire, c'est un critère écrit avant que le projet existe.
La raison est moins méthodologique qu'humaine. Tant qu'un projet n'a ni sponsor ni équipe, définir le seuil au-delà duquel il devra être réexaminé est un exercice abstrait : personne n'est visé. Une fois le projet lancé, le même seuil devient un jugement sur des personnes. Celui qui le propose passe pour vouloir la peau d'un collègue, et celui qui devrait l'appliquer sait ce qu'il en coûte. D'où la seule fenêtre praticable : un critère de sortie défini à l'initiation ne désigne personne, puisqu'il précède tout le monde.
Un tel critère transforme l'arrêt en application d'une règle connue de tous plutôt qu'en décision arbitraire. Et il déplace la charge de la preuve : ce n'est plus à celui qui veut arrêter de justifier sa demande, c'est à celui qui veut poursuivre d'expliquer pourquoi le projet doit continuer malgré les dépassements constatés.
Reste à s'en donner la mesure. Le nombre de projets arrêtés dans l'année n'est pas un indicateur d'échec, c'est un indicateur de fonctionnement. Un portefeuille qui n'en arrête aucun sur douze mois n'a pas eu de chance, il n'a pas eu de gouvernance.
Une question suffit à le vérifier. Elle ne porte pas sur l'avancement, mais sur l'engagement : si ce projet nous était présenté aujourd'hui, dans son périmètre actuel et à son coût actuel, le lancerions-nous ? Si la réponse est non et que le projet continue, ce n'est pas un problème de courage. C'est que personne n'a jamais eu à poser la question.
Sources
- Panorama des grands projets numériques de l'État, DINUM, vingt-deux parutions de novembre 2016 à décembre 2025
- Neuf ans de panorama : dérives et sorties, réutilisation sur data.gouv.fr
- Méthode et résultats détaillés, DigitalOne
- Rapport public annuel 2015, Tome I - Les observations, Volume 2 - La gestion publique, chapitre II « Conduite de projets », Cour des comptes, février 2015
- La conduite des grands projets numériques de l'État, Cour des comptes, juillet 2020