Start-up : le plagiat par l'IA paralyse les entrepreneurs... et la French Tech ?

Start-up : le plagiat par l'IA paralyse les entrepreneurs... et la French Tech ? Face aux entreprises qui utilisent l'IA pour copier vite et bien les innovations de leurs concurrents, les patrons de start-up ont arrêté de partager leur idées.

Après la start-up nation heureuse, la start-up nation peureuse. Les entrepreneurs de la French Tech, qui n'aimaient rien tant que d'échanger leurs trouvailles un cocktail à la main, baignent désormais dans la méfiance réciproque, et cela pourrait finir par leur jouer des tours. "La peur de partager ses idées à cause de l'IA gagne du terrain partout. Entre fondateurs de start-up, on a beaucoup parlé de ce sujet aux Gemini Startup Forum Cybersecurity, il y a peu de temps. On était tous d'accord : dès qu'on a une bonne idée, on n'en parle pas !", affirme Gautier Bugeon, cofondateur et PDG de MokN, une jeune pousse française de cybersécurité, lancée en 2024. Leur crainte ? Que des concurrents recopient leurs idées grâce à l'IA. "Dans les dîners et les cocktails, je remarque effectivement que les CEO de start-up sont désormais réticents à partager leurs idées par peur qu'on les copie", confirme Tristan Duranté-Koudella, cofondateur et PDG de Studeria, une start-up de conseil et de formation en IA, fondée en 2022. 

L'IA pulvérise la barrière technique

"Avant, quand une entreprise sortait un produit, elle précisait plein de détails techniques pour expliquer aux prospects comment il marchait. Un blog post donnait souvent encore plus d'informations sur son développement. Mais ça, c'est fini !", insiste Gautier Bugeon. Non sans raison. Il est convaincu que des concurrents de MokN ont déjà utilisé des spécifications que la start-up fournissait sur une de ses innovations pour la reproduire grâce à l'IA. "On a été un peu trop bavards sur cette innovation. J'ai participé à des conférences filmées et diffusées sur YouTube pour en parler et évoquer des détails techniques. Et je les ai retrouvés dans d'autres produits", regrette-t-il. "L'IA a abattu la barrière technique d'entrée au lancement de nombreux projets. Avant, pour copier une idée, il fallait beaucoup de moyens. Maintenant, cette barrière s'est complètement écroulée", analyse Lucas Goumarre, cofondateur et PDG de Korben For People, une start-up spécialisée dans la robotique.

"L'IA est en effet utilisée pour chercher tous les détails d'un produit : les blog post, divers documents, les conférences filmées, les webinars... Puis, à partir de toutes ces informations, l'IA génère un schéma d'implémentation du produit", précise Gautier Bugeon. C'est pour ne pas vivre une telle mésaventure que Lucas Goumarre refuse d'évoquer les projets de Korben For People. "Quand je parle en public, je parle surtout du passé et du présent de l'entreprise, mais jamais de sa roadmap, donc du futur. Car si j'évoque ma roadmap, je sais qu'on peut me rattraper extrêmement vite avec deux ou trois développeurs et de l'IA. Avec l'IA, il serait même possible de deviner des étapes prévues dans ma roadmap, et de les exécuter avant moi. L'IA décuple la capacité à rattraper une entreprise en copiant ses idées", craint Lucas Goumarre.

Un pillage rapide

Autre mésaventure subie par le cofondateur de MokN : peu de temps après le lancement de sa première solution, il feuillette la plaquette du dernier produit d'un de ses concurrents. Surprise : il retrouve la documentation technique de sa solution, "au mot près". "Mon concurrent a pu développer rapidement son produit grâce à cette documentation et l'IA. Maintenant, avec l'IA, il est possible de développer une idée copiée en deux semaines : la copie est moins bonne que l'originale, mais elle fonctionne". Cette documentation n'était disponible que depuis un environnement dédié aux démonstrations, que MokN utilise dans les salons professionnels à destination des prospects. "Ils ont dû envoyer quelqu'un sur notre stand qui a noté les noms de domaine qu'on utilise pour notre environnement de démonstration", peste-t-il.

"Notre dernier produit a nécessité un an de R&D. Je sais que si je précise tous les dessous de son développement, on peut le reproduire en trois semaines avec l'IA. Avec ces détails, les concurrents peuvent en effet générer le playbook du produit sans devoir faire face aux difficultés et échecs qu'on a rencontrés pour le développer. Ils pourraient l'implémenter en quelques semaines". "Maintenant, avec de l'IA et quelques personnes, on peut en effet créer un concurrent en partant de rien, avec un produit prêt à être commercialisé en quelques semaines seulement !", confirme Lucas Goumarre.

Le danger du frein à l'innovation

Ce n'est pas seulement entre eux que les fondateurs de start-up ont peur de partager leurs idées. Les entrepreneurs redoutent également que les investisseurs auxquels ils présentent leurs projets ne les transmettent à d’autres pépites de leur portefeuille, pour leur offrir un avantage concurrentiel. Les faits leur donnent parfois raison. "Je connais un CEO d'une start-up qui crée des agents IA pour de la prospection commerciale. Il s'est rendu compte qu'un des fonds d'investissement avec lequel il échangeait avait investi dans une entreprise concurrente. Et toutes les idées qu'il lui a présentées et qu'il n'avait pas développées l'ont été, six mois après, par son concurrent. Sans l'IA, son concurrent aurait mis deux ans à copier et développer ses idées. Il aurait conservé un avantage compétitif", confie Lucas Goumarre.

Problème : à force de craindre de partager leurs idées à leurs pairs et aux investisseurs, les fondateurs de start-up risquent de manquer des opportunités business et de freiner leur innovation. "Cette peur est terrifiante car elle bloque énormément de bons projets. Quand une start-up ne partage pas ses idées à des entrepreneurs plus expérimentés ou à des investisseurs, elle passe à côté de bons conseils et retours qui pourraient lui faire gagner énormément de temps et d'argent. Cela a donc des répercussions très négatives pour l'innovation des start-up", remarque Tristan Duranté-Koudella. "Cette peur freine effectivement l'innovation, mais seulement pour les start-up. Celles-ci ont en effet besoin d'avancer en partageant des idées. En attendant, dans les grandes entreprises comme Google, les échanges ont bien lieu, en leur sein, ce qui favorise leur innovation. Et puis personne n'aurait l'idée de recopier une idée de Google avec de l'IA…", conclut, lucide, Lucas Goumarre.