Le nouveau défi des médias : changer ou disparaître

Et si, bien plus que dans la crise économique mondiale, l’origine des difficultés des médias se trouvait dans ses errements...

Hier la radio annonçait, la télévision montrait, la presse écrite expliquait. Aujourd'hui l'explosion numérique brouille les cartes. L'audience de la TNT grimpe chaque jour. Internet est le support média publicitaire qui connaît la plus forte en croissance dans un marché en récession. Et pour couronner le tout, le public ne se laisse plus faire.

Participatif et collaboratif
Jugez plutôt : à l'automne 2008, le chanteur Grégoire est devenu Disque d'Or avec son titre Toi + Moi, produit par les internautes. Le 26 janvier 2009 "20 minutes.fr" a lancé un concours pour inviter le public à devenir "Reporter mobile". Le principe : "Témoin d'un événement particulier, d'une intempérie ou d'un phénomène surnaturel, saisissez l'instant". Ensuite il suffit d'envoyer sa contribution vers le site mobile "20minutes.fr". Suite logique en somme d'une prédiction faite il y a un an par le producteur, scénariste et réalisateur Luc Besson: "En France, il y a 55 millions de téléphones portables, ce sont autant de caméras dont on peut se servir pour devenir créateur".

Signe supplémentaire de l'évolution du monde des médias, Buenos Aires accueillera du 26 au 28 août 2009 : Wikimania, rendez-vous mondial dédié des projets Wiki pour promouvoir les oeuvres massivement collaboratives, ainsi que les créations de contenus libres, ouverts, communautaires.
Patrons de presse, journalistes, dirigeants de chaînes de télévisions, producteurs, réalisateurs, programmateurs, webmaster, sont tous entrain de perdre le contrôle sur le public. Aujourd'hui chaque individu veut à sa manière et à sa mesure apporter sa part aux contenus des médias. Chacun veut sélectionner ce qu'il regarde lorsque lui-même le décide sans être contraint. En résumé : ce que je veux, quand je le veux, ou je le veux, comme je le veux.

L'égo et le pouvoir 
Demain, oui demain, la technique permettra à chacun d'être le réalisateur du match du football, du spectacle musical ou de la pièce de théâtre qu'il regarde. Le téléviseur comme "super ordinateur" télécommandé a été présenté récemment. Ensuite il suffira de livrer les flux d'images des différentes caméras présentes sur un événement et c'est le téléspectateur qui choisira les angles de prise de vues qu'il souhaite privilégier.

Face à cette évolution, inéluctable et incontournable, certains, beaucoup trop sans doute, font de la résistance. De la résistance parce qu'ils utilisent les outils de communication comme des outils à leur service. Déviance perverse : les médias sont devenus des instruments de pouvoir. Pouvoir de faire et de défaire. Pouvoir de contrôler. Pouvoir de diriger. Pouvoir de transformer le public en troupeau d'oies à gaver. Et qui dit pouvoir, dit égo, avec sa kyrielle de travers.

La révolution numérique a le mérite de contraindre les médias (presse écrite, radio, télévision, cinéma, internet, TMP) à revenir vers leur essence fondamentale : relier les hommes, tisser du lien social, favoriser les échanges, le partage de connaissances, au sens le plus large du terme. Cela peut paraître utopique ou angélique, mais c'est le chemin non seulement nécessaire, mais surtout obligé.

Évoquant le cas de France Télévisions, le sociologue Dominique Wolton avait souligné, en juin 2008 : "La télévision généraliste n'a pas su assez renouveler ses genres. Son corporatisme a freiné son adaptation à la modernité. La mutation des programmes a été moins rapide que l'évolution de la culture audiovisuelle des téléspectateurs. La télévision publique devrait ouvrir des ateliers de création pour inciter les jeunes qui aiment l'image à inventer de nouvelles formes d'écriture. Si les chaînes font cet investissement sur l'intelligence des publics, je prends le pari que leur audience va remonter dans cinq ou dix ans".

Fin de la télé, fin des journaux
Il y a deux ans, Dominique Wolton publiait d'ailleurs "La fin de la télévision " et il y a quelques jours Bernard Poulet, rédacteur en chef à L'Expansion signait un ouvrage intitulé "La fin des journaux". Il prédit que "d'ici vingt ou trente ans, la plupart des journaux pourraient avoir disparu. Il suffit de regarder ce qui se passe aux Etats-Unis et qui préfigure ce qui va se passer en France un peu plus tard".

Il y a dix ans de cela, la presse écrite s'est trompée fondamentalement. Au motif que le monde va vite, que le public est devenu zappeur, elle s'est mise à réduire le volume des articles, à privilégier les photos, les graphismes. Les journalistes, quant à eux, sont le plus souvent restés "des instituteurs" alors qu'ils doivent être des passeurs.

Marie-Laure Augry, celle-là même qui constituait avec Yves Mourousi le célèbre duo du journal de 13 heures de TF1 analyse : "Les journalistes ne sont plus les seuls détenteurs du savoir-informer. Les téléspectateurs internautes enquêtent par eux-mêmes et se forgent leur propre opinion, avant de regarder les journaux télévisés. Un journal télévisé qui ne serait qu'une simple reprise de l'actualité, sans valeur ajoutée, risque de ne plus correspondre à l'attente des téléspectateurs mutants. C'est cette valeur ajoutée qu'il appartient aux rédactions de définir et qui fera la différence. Les mises en perspective, les éléments d'analyse ou de comparaison, tout ce qui donne du sens à un événement, telles sont les attentes des téléspectateurs".

Bernard Poulet ajoute : "L'arrivée de la digitalisation a produit sur le journalisme le même effet que la mondialisation sur les classes moyennes. La révolution digitale dans la presse, c'est l'euthanasie à terme de la classe moyenne des journalistes. La profession est en mutation. On voit grandir une masse d'OS de l'info qui alimentent les tuyaux de l'information rapide. Et à côté de cela, on aura des journalistes qui apporteront une plus-value, avec une véritable expertise et une grande qualité d'écriture. Je crois que les journalistes qui surnageront sont appelés à devenir leur propre marque. La presse doit absolument se concentrer sur le lecteur motivé. Cela est un antidote nécessaire à la mort des journaux. Je suis persuadé que les responsables économiques, politiques et tous ceux qui ont des décisions collectives à prendre auront toujours le besoin d'être bien informés. Du coup, ils accepteront de payer pour cela quand ils ne pourront plus faire autrement. Et au final, cette information de qualité, destinée à une population réduite circulera de toute façon. C'est juste la façon de la produire qui change".

Éveiller le désir
Plutôt que d'accompagner la révolution numérique et les changements qui vont avec, le monde des médias se concentre sur des problèmes marginaux comme pour éloigner sa responsabilité et ses devoirs. Prenez le cas récent des états généraux de la presse. La diffusion des journaux a été mise en cause à juste titre, mais il y avait des problèmes bien plus importants à régler.

Le public a pris le contrôle des médias. Il est devenu réalisateur de télévision, producteur de cinéma, de musique, programmateur, fabriquant de contenus. Lorsque les médias auront accepté cette idée, le champ des possibles sera à nouveau ouvert pour s'éloigner enfin de la recherche de la satisfaction immédiate, de cette obsessionnelle et vulgaire quête du plaisir instantané. Alors les médias pourront se pencher sur une nouvelle, noble et ambitieuse dimension : éveiller le désir. Désir de connaissances, désir de découvertes, désir de rencontres. Avec cette pensée de Jacques Chancel : Il ne faut pas donner aux gens ce qu'ils aiment, mais ce qu'ils pourraient éventuellement un jour aimer.

Un monde à réinventer
Faire le pari de l'intelligence, de l'humain. Faire jaillir le désir. Rien de plus, rien de moins. Toutes les musiques, toutes les peintures, tous les théâtres, toutes les danses, toutes les sculptures, toutes les installations, toutes les performances, tous les artisanats, toutes les architectures, tous les cinémas, tous les arts de la rue, tous les cirques, tous les documentaires, tous les livres, toutes les pensées politiques, scientifiques, économiques, psychologiques, historiques, sociologiques, juridiques, littéraires, théologiques, voilà les paris pour demain. Confronter le public à son altérité est nécessaire. Faire le pari de sa capacité à se laisser émouvoir, surprendre, enthousiasmer, subjuguer est noble. Voilà du travail pour plusieurs vies.

Et pour susciter le désir, loin de la double tentation du nivellement par le bas et de l'élitisme il faudrait explorer et réinventer toutes les formes, tous les formats, toutes les écritures, s'appuyer sur les nouvelles cultures de l'image, inventer de nouveaux rythmes, imaginer des techniques d'accompagnement, faire rimer respect et considération avec contenus inventifs. S'appuyer sur les techniques du storytelling, outil au service de l'homme et non pas machine à laver les cerveaux...

Et là, je pense à des mots de Jean Giono : "La vie, c'est de l'eau ; mollis le creux de la main tu la gardes, serre le poing tu la perds".  Appliquée à la révolution des médias, cela pourrait donner cela "Les médias c'est du lien : mollis le creux de la main tu le gardes, serre le poing tu le perds".

La réalité est là, sans appel, sans nuance : ceux qui n'accompagneront pas le fil de l'eau, préférant se retrancher dans leurs forteresses, repliés sur eux-mêmes pour garder le pouvoir, seront demain les grands perdants.


Francis Guthleben vient de publier son cinquième livre : "Scandales à France Télévisions, gaspillages et magouilles à la télévision" aux éditions Gawsewitch. Ancien rédacteur en chef au journal "L'Alsace", il a aussi été directeur des programmes de France 3 Alsace. Il est auteur, réalisateur et consultant médias. Son site :
www.guthleben.com

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