L'enjeu du partage de réseau pour les télécoms

Le partage de réseau constitue un enjeu fort pour les télécoms, notamment dans les pays émergents, ainsi que l'inducteur du développement d'un nouvel éco-système.

Pratique initiée dès les années 1990, le partage d’infrastructures de réseaux mobiles dans les télécoms ou Network Sharing a pour vocation de partager les équipements télécoms réseau entre plusieurs opérateursle phénomène a pris une ampleur particulière dans les marchés émergents. C'est ainsi que dans des marchés de plus en plus "commoditisés", certains opérateurs commencent à changer de posture vis-à-vis de l'actif considéré jusqu’à maintenant comme le plus précieux, avec les licences mobiles, c’est-à-dire le réseau (ou Radio Access Network: RAN). Cette nouvelle approche va à l'encontre de la culture d'opérateur de réseau. Il s'agit de ne plus se baser sur le réseau télécoms comme un argument clé de la proposition de valeur télécoms, mais de (re)mettre l'accent sur la consommation financière du réseau mobile et d'utiliser d’autres leviers de différentiation notamment via un marketing des offres plus sophistiqué et plus agile.
Le premier levier du partage de réseau est financier, avec tout d'abord une réduction des couts d’investissement (CAPEX) liés à la construction du réseau (notamment pour des nouveaux entrants sur un marché donné) et des coûts d’exploitation (OPEX) comme la location des sites, les frais de maintenance ou la consommation d'énergie qui sont répartis entre opérateurs (de l'ordre de 15% pour un partage à deux opérateurs). A ces économies s’ajoutent aussi la génération de flux de trésorerie si l’opérateur arrive à vendre une partie de ses équipements à des entités séparées dont le financement est réparti sur plusieurs investisseurs. Le deuxième levier est opérationnel avec une optimisation conséquente de la performance des opérateurs, une meilleure maintenance des réseaux est assurée par le biais de l’expertise cumulée des différents opérateurs ou l’intervention d’un prestataire spécialisé, diminuant ainsi les risques opérationnels liés à l’exploitation des équipements. D'ailleurs dans certains pays, comme l’Arabie Saoudite ou l’Iran, le partage des équipements est imposé aux nouveaux entrants pour contrôler la mise en place de nouvelles composantes de réseau.
Le partage de réseau recouvre plusieurs modalités et différents modèles économiques. En termes de modalités, le partage d’infrastructures peut être passif ou actif ; par passif on entend les sites radios, les mats accueillant les antennes ou l'alimentation électrique ; par actif via on entend le partage des éléments assurant la transmission des communications comme les antennes ou les stations de base. Plusieurs modèles économiques sont alors possibles: du dispositif de swaps  d’antennes, à la création d’une entreprise spécialisée via une "Joint-Venture", en passant par externalisation des actifs à des sociétés spécialisées dans la gestion d’équipements réseau (TowerCos). 
Les relations entre les différentes parties est un élément crucial du dispositif. Le partage de réseau est un ménage à plusieurs, entre les opérateurs télécoms, les investisseurs et le régulateur. Quel que soit le pays concerné, le régulateur a toujours été très vigilant quant aux contrats de partage de réseau, et les a perçus comme anti-compétitifs la plupart du temps.
Cette position a évolué avec une meilleure concurrence entre opérateurs sur les offres proposées, un déploiement plus rapide, mais aussi une meilleure gestion du spectre de fréquences disponibles. Si le partage de réseau a des bénéfices clairs pour les opérateurs, d'autres parties sont intéressées à ce genre d'accord. Les TowerCos indépendantes au sein de la zone Afrique- Moyen-Orient notamment sont à l'affut d'opportunités d'extension de portefeuilles d'actifs en proposant aux opérateurs d'alléger leurs bilans. Parallèlement les investisseurs sont prêts à financer de tels contrats, qui restent attractifs malgré le climat économique actuel, avec  des cash flows stables et garantis de la part des opérateurs, et ce sur des durées relativement longue avec des perspectives d'entrée en bourse.
Il reste que si le partage de réseau a beaucoup d'avantages, une telle décision n'est pas toujours facile à prendre, du fait de la culture réseau évoquée précédemment,, mais aussi à mettre en œuvre, en termes de contrat de partage (responsabilité, gouvernance), gestion de projet (en termes de roadmap technologique mais aussi de gestion opérationnelle) à deux ou plusieurs opérateurs, ou tout simplement de distraction par rapport à la gestion du métier d'opérateur.
C'est la raison pour laquelle cette pratique se développe plus dans les pays émergents, marquée par un marché télécoms florissant) mais aussi hypra-concurrentiel. La pratique y prend tout son essor au vu de la consolidation du marché et des acteurs, le lancement de nouveaux opérateurs avec de nouvelles licences, l’extension de réseaux ou encore des prix immobiliers attractifs. De nombreux deals ont été signés entre opérateurs et TowerCos (Bharti-Zain, IHS…) et  permettent aux opérateurs de la région de rationaliser sans tabou le business opérateur, que ce soit en monétisant des actifs existants, en réduisant leur CAPEX, ou  en abaissant leurs couts.
Avec à la clé une meilleure marge sur leurs bases de clients existants, mais aussi un meilleur accès à des clients de type Bottom-Of-The-Pyramid (les 4 milliards d’humains vivant avec moins de 7 dollars par jour). Une fois de plus les pays émergents et notamment l'Afrique nous démontrent que l'innovation au sens le plus large du terme n'est pas l'apanage des pays occidentaux en matière de télécoms.

Jean-Michel Huet, Directeur Associé, BearingPoint
Tariq Ashraf, Manager
Youssef El Shaarany, Consultant

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