Et si l'ONU ne cherchait finalement pas à contrôler l'Internet ?

Jusqu'à la mi-décembre, une réunion de l'ONU se déroule à Dubaï. Depuis des mois, elle suscite fantasmes et théories de complots. La liberté de l'Internet serait en jeu. Vraiment ?

Les légendes urbaines sont coriaces. Surtout sur Internet, où il est si facile de répéter ce qu'on a lu ailleurs. Sans le vérifier, parfois même sans le comprendre.
Lorsque le sujet est aussi délicat que la gouvernance de l'Internet, et les organismes impliqués aussi complexes que l'ICANN ou l'IUT, cela débouche parfois sur des cabales infondées.
Est-ce le cas avec le WCIT ? Derrière cet acronyme (que les anglophones prononcent "oui-kit", le nom des poteaux qui servent de buts au cricket : wicket) se cache la World Conference on International Telecommunications.
Du 3 au 14 décembre, à Dubai, les 193 États membres de l'UIT y participent avec l'objectif de renégocier un accord appelé RTI (pour Règlement des Télécommunications Internationales). Ce traité vise à "réglementer et faciliter l'interconnexion et l'interopérabilité des services d'information et de communication". Le RTI en vigueur date de 1988. Il doit être renouvelé.
L'UIT, l'Union Internationale des Télécommunications, est l'organisation des Nations Unies qui s'en occupe. Pour ce faire, les Etats membres ont soumis des propositions. L'UIT en a réalisé une synthèse et ce document sert de base aux discussions, réflexions et négociations de Dubai.

Armageddon annoncé

Le WCIT est une réunion fermée. Les propositions des Etats membres ne sont pas officiellement publiées. Mais l'Internet veut rester libre. La Toile veille donc, et n'entend pas se laisser kidnapper par des gouvernements qui n'auraient que les mots "contrôle", "taxe" et "péages" à la bouche. On ne compte plus les sites d'informations, les articles de blogs ou encore les éditoriaux enflammés visant à prévenir ce putsch des Nations Unies. En oubliant que tous les pays ne sont pas des dictatures et que certains ont aussi l'intérêt général à cœur.
Les titres à sensation ne manquent pas : "WCIT, la fin de l'Internet ?", "Les Nations Unies peuvent-elles vraiment taxer et censurer l'Internet ?" ou encore "WCIT: la conférence mondiale qui va décider dans l'ombre de la gouvernance d'Internet".

Même Google s'y met, avec une campagne baptisée "take action" ("agissez" en anglais) pour un Internet libre et ouvert face à ces gouvernements qui, dixit le moteur de recherche, "ont l'intention de profiter d'une rencontre à huis clos en décembre prochain pour réguler Internet et accroître la censure."

Des crocodiles dans les égouts

Dans tout ce brouhaha, les avis éclairés ont malheureusement tendance à se révéler inaudibles. Noyés par les cris d'effroi de soi-disant experts publiant des lettres d'information sur la gouvernance de l'Internet alors qu'ils n'ont jamais assisté à une réunion de l'ICANN ou de l'ONU.
Ainsi, lorsque Terry Kramer, le chef de la délégation américaine au WCIT, explique que pour lui, ce n'est pas l'UIT qui pose problème, qui l'écoute vraiment ? Pourtant, d'après ceux qui ont pris la peine d'éplucher les documents du WCIT, la vigilance est certes de mise, mais le danger pas aussi immédiat que certains le disent.

L'UIT a essayé de faire entendre sa vérité, mais l'organisme est tellement caricaturé que ses messages ne portent pas. Il a donc beau marteler qu'il n'a pas de pouvoir de régulation sur les réseaux et n'en cherche pas. Que les décisions prises au WCIT le sont par consensus, chaque Etat ayant un vote (ce qui à priori bloque des pays aux positions extrêmes). Que nombre d'Etats (comme les US ou l'Europe) ne veulent pas voir l'équilibre actuel de l'Internet remis en cause…
L'UIT a beau inviter le leadership de l'ICANN à la cérémonie d'ouverture du WCIT et y proclamer haut et fort que chacun à son rôle à jouer sur les communications mondiales, celui de l'UIT portant sur les télécommunications au sens large (créée à Paris en 1865, l'UIT était là bien avant l'Internet), celui de l'ICANN sur le nommage et l'adresse du Web (née en 1998, l'ICANN a été conçu exclusivement pour l'Internet)…

Rien n'y fait. Les légendes urbaines continuent de s'autonourrir et les crocodiles continuent d'infester les égouts de New York.

X Files

Même quand des journalistes, ayant eu accès à la quasi totalité des documents du WCIT, révèlent que les propositions les plus controversées (comme celles de la Russie) ont été retirées quasiment immédiatement, les Cassandre continuent de hurler.
Paradoxalement, à la manière du bug de l'an 2000, ce sont peut-être ces cris d'alarme qui ont justement permis d'éviter une vraie tentative par l'ONU de prendre le contrôle de l'Internet. Sans la mobilisation autour de cette question, le bug de l'an 2000 aurait-il eu lieu ? De même, sans les cris d'alarme, l'UIT aurait-il retransmis les réunions du WCIT en accès libre, rendu certains documents publics, ou encore organisé une conférence de presse quotidienne pendant les 15 jours de la réunion ?
Nul ne peut répondre, bien sûr. L'important étant qu'aujourd'hui, alors que le WCIT bat son plein, l'approche des gouvernements semble plus modérée qu'agressive. La vigilance reste certes nécessaire. Des pays comme la Russie, la Chine ou certains états arabes continuent de tenir des propos inquiétants pour la liberté du Net. Mais à l'UIT, ils ne portent qu'une voix parmi celles d'un grand nombre de gouvernements responsables et qui ont un rôle aussi crucial qu'incontournable à jouer dans la gouvernance de l'Internet. Ne serait-ce que sur la question de la défense de l'intérêt général, et de la sécurité des utilisateurs par exemple…
Du coup, à la mi-décembre, l'éléphant WCIT risque fort, pour les spécialistes des théories de complot, d'accoucher d'une souri. Ces spécialistes devraient peut-être s'inspirer de leur maitre incontesté, l'agent Mulder de la série télé X Files.
Sur la question de l'ambition des Nations Unies de contrôler l'Internet, la vérité semble être ailleurs !

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