Comment contribuer publiquement et anonymement dans l’espace public virtuel ?

L’espace public a toujours été la scène de l’expression et de la participation citoyenne, mais ces jours-ci la tendance est technologique et mobile.

En décrivant la nature de l’espace urbain, Henri Lefebvre disait qu’il est « façonné, modelé, à partir d’éléments historiques ou naturels, mais politiquement. L’espace est politique et idéologique ». [Le droit à la ville, 1968] J’ajouterais qu’il est aussi infléchi par la technologie, qui est elle-même en évolution constante…

Depuis l'industrialisation des derniers trois siècles, et la migration vers les villes qu’elle a stimulée, il a fallut reconsidérer la philosophie, l'art et la science. Depuis peut, ça deviens évident que la vie urbaine est aussi à la source d’un renouvellement démocratique. La liste d’exemples récents de ce processus est longue ; se limitant aux dernières deux années on pourrait citer le Printemps arabe, Occupy Wall Street, la campagne anti-SOPA, ou même le mouvement des Pigeons. Le grand facilitateur de cette tendance ? Les technologies de la communication !

L’espace urbain public a toujours été la scène de l’expression et de la participation citoyenne, mais ces jours-ci, c’est devenu un théâtre au décor parfois déroutant : Les acteurs ne sont pas forcément en costume et les accessoires sont des appareils discrets, mobiles. Les pétitions en papier, les brochures, les bannières : vous avez sans doute remarqué, ils sont tous sur la voie de disparaître. (Il reste les affiches, qui elles tiennent encore bon.) Les modalités qui prennent la relève, eux, vont jamais « apparaître », car ils sont invisibles. On s’organise par voix encodée numériquement, on communique par chaînes de caractères diffusées, et on témoigne par pixels expédiés en paquets, le tout à la vitesse de la lumière, ou presque (le plus important goulot d'étranglement reste le cerveaux humain).

Comme acteurs surfant sur cette vague, en revendiquant ne pas être lié par les limites des traditions et méthodes du passé, on pourrait presque se croire tous des visionnaires modernes. Mais ne soyons pas des cheerleaders aveuglement ! Il a des vrais enjeux à débattre, à régler… La tendance vers la participation médiée par la technologie mobile suscite plusieurs enjeux. Limitons nous à deux : l’accessibilité et l’accès au données privés.
Que ça soit des plateformes bien établis (par ex., Twitter ou Facebook), des systèmes plus jeunes (par ex., Foursquare ou Instagram), ou encore des projets émergents (par ex., LocalHero, PublicNotes ou polltogo), tous on pour but, ou par résultat, de faciliter, voir encourager, la participation dans l’espace public. Et ça marche. On communique plus que jamais. Juste en tweets, d’après IBM, ça représente 12 téraoctets chaque jour
, et le flux continue de s’accélérer. Donc, on se parle, on discute, on s’organise, on participe ; c’est bien, non ? Mais ceux sans smartphone, comment participent-ils ? Si je n’ai qu’un téléphone économique, un ancien appareil en WAP, ou tout simplement pas de forfait Internet, comment est-ce que je pourrais annoncer au monde où je suis, ou encore participer à un sondage affiché via un code QR ?

Le problème de l’accessibilité est un enjeu persistant. Même au pays de la Silicon Valley, malgré que les smartphones dominent maintenant les ventes (et les médias), les téléphones économiques, représentent encore plus que 50% des utilisateurs. [Nielson Mobile Insights, mars 2012] En Afrique et au Moyen-Orient, c’est 82%. [VisionMobile, juillet 2012] Une telle tranche de la population, ce n’est pas négligeable, mais les délaisser c’est exactement ce que font quasi-tous les développeurs des nouvelles plateformes de communication. Ce phénomène exacerbe la fracturation digitale, bien documentée, qui existe déjà pour des raisons économiques. Les analystes parlaient avant d’assoiffement d’information, mais ça devient aussi, progressivement, un étouffement du potentiel participatif d’une grande tranche de la population.

On pourrait argumenter que nous sommes dans une période de transition et, donc, que l’accessibilité est un faux problème, un enjeu transitoire. Je dirais, par contre, qu’à cause que la technologie avance constamment, et rapidement, il continuera d’avoir un fossé d’accessibilité aux modalités pointues de communication et de participation. En tout cas, c’est une réalité présente qu’il faut en tenir compte, surtout pour les recensements d’opinions dans l’espace public, les études mobiles, mais aussi par les militants-organisateurs (pro et en herbe) et les planificateurs d’évènements.

Le deuxième grand enjeu pour la participation via mobile dans l’espace public est celui de l’accès aux données personnelles. Plus spécifiquement, où faut-il tracer la ligne entre notre droit à l’anonymat et la juste nécessitée de cibler un groupe d’inconnus?

Premièrement, il faut préciser que l’anonymat n’est pas strictement un droit. L’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme stipule que « nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée ». Au minimum, cela implique que l’anonymat peu être rompu sous des critères non-arbitraires et des raisons justifiables. Plus précisément, dans certains pays, notamment en Allemagne, les tribunaux ont spécifié ne voir aucun droit à l’anonymat des communications. Par contre, avec Internet, on s’est habitué à un certain niveau d’anonymat de facto. On peut facilement créer un compte Hotmail ou Twitter sans rien divulguer à propos de notre vraie identité – sans parler des autres méthodes plus pointues d’offusquer son identité en ligne (désactivation des cookies, serveurs proxy, etc.). Ensuite, avec son identité masquée, on peut plus librement s’exprimer publiquement sur des sujets sensibles ou polémiques. Le même concept s’applique aux participations en mobilité…

Mais lorsque on n’est pas sur un site web ou un forum, on communique avec qui au juste ? Les listes de contacts et les applis de messagerie instantanée sont pour discuter au sein de nos réseaux personnels. Les commentaires sur les pages Facebook et les groupes LinkedIn ne sont pas sous le couvert de l’anonymat. Alors, comment faire pour contribuer publiquement et anonymement, dans l’espace public virtuel ? Voilà le problème ! Prenons l’exemple d’un témoin à une manifestation de rue ; s’il voudrait rapidement organiser une contre-manifestation ad hoc, comment faire l’appel en mobilité et cibler le bon groupe de personnes ?  Autre exemple : Un conseil de quartier voudrait recueillir du feedback des habitants pour des idées et des propositions pour leur prochaine réunion ; contrairement à une mairie, ils n’ont pas les moyens pour effectuer un mailing en masse par la poste. Ce sont des problèmes de ciblage…

Comment cibler sans trop sacrifier l’anonymat ? Une solution serait la géolocalisation. Pour plusieurs types de situations, comme les exemples ci-dessus, ce qui compte n’est pas l’identité des autres, mais leur proximité. On est encore à l’aube de l’utilisation de la géolocalisation ; le stage gadget. Oui, c’est cool de pouvoir trouver ses potes sur une carte en live et de pouvoir localiser le restaurant japonais le plus proche, mais est-ce que la géolocalisation est utilisée pour faciliter la participation dans l’espace public ? Pour le moment, pas trop. On commence à peine de démarrer dans ce domaine, par exemple, avec la possibilité de chercher pour des tweets publiés dans les alentours de notre emplacement, ou des sondages trouvables par notre emplacement...

Ce qui est sûr, c’est que les années à venir seront intéressantes. Quelles autres innovations influenceront la nature la participation dans l’espace public ? L’essor du NFC aurait-elle une implication ? Est-ce que la « mobilisation » des communications continuera de doper le taux de participation et l’engagement citoyenne ? A voir…

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