Jeff Cortley (Alcatel-Lucent) "La 4G va permettre de connecter les objets entre eux et les relier au réseau"

L'arrivée de la 4G permettra l'essor de nouvelles offres de service ou commerciales. Décryptage avec le vice-président d'Alcatel-Lucent en charge de la branche Product Management.

JDN. La tendance de la réalité augmentée est aujourd'hui concurrencée par celle de "l'immersive communication". En quoi consiste cette technologie ?

Jeff Cortley. La réalité augmentée et "l'immersive communication" sont en réalité des technologies complémentaires. La réalité augmentée permet d'intégrer des informations à un contexte. Par exemple, je suis perdu dans la rue et en scannant mon environnement je peux retrouver mon chemin grâce à des informations incrustées sur l'écran de mon terminal mobile. La communication immersive va plus loin. En scannant la devanture d'un restaurant par exemple, je peux accéder à ses coordonnées, lire la carte du restaurant, faire une réservation, lire des avis de consommateurs, visiter la ou les salles pour se rendre compte du décor, de l'ambiance... De telles applications sont en cours de développement pour la grande distribution, la filière touristique, les transports, la banque...

 

Est-ce que tous les terminaux mobiles seront capables prochainement d'utiliser ces technologies ?

Il y a d'énormes différences dans les équipements suivant les pays. Si le marché de la mobilité est aujourd'hui essentiellement tiré par la croissance dynamique du segment des smartphones haut de gamme dans les pays de l'OCDE (grands écrans, GPS, gyroscope, caméra intégrée...), demain, l'essentiel de la croissance passera par la vente de smartphones moins sophistiqués dans les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Dans ce contexte, nous devons adapter nos technologies. Par exemple dans ces pays, la réalité augmentée sera davantage utilisée dans un contexte audio. Au lieu d'être guidé par le grand écran de son smartphone, le mobinaute pourra être guidé grâce à des commandes vocales. Ainsi dans un aéroport, des commandes vocales simples ("continuez tout droit", "prenez l'escalator sur votre droite"...) permettront de guider le voyageur pour trouver sa porte d'enregistrement au lieu d'afficher ces informations sur l'écran du terminal mobile.


Mais comment monétiser ces services ?

L'ensemble de ces innovations technologiques sont certes séduisantes mais, nous le constatons chaque jour, les consommateurs ne sont pas encore prêts à payer pour les utiliser. C'est là où les marques, les industriels et les éditeurs de services doivent se coordonner pour mettre en place des services plus transversaux. Comme les systèmes d'informations ne sont pas encore connectés entre eux, nous restons dans une logique de services en silo et donc mal adaptés au très grand public. Par exemple si vous devez prendre l'avion à Paris et que vous souhaitez bénéficier d'informations pratiques, vous devez avoir dans votre téléphone une multitude d'applications et jongler entre elles. Vous vous enregistrerez sur l'application de votre compagnie aérienne, puis vous vérifierez la porte d'embarquement sur l'application Aéroport de Paris, vous chercherez le Starbucks le plus proche grâce à l'application éponyme, vous consulter la météo de votre destination sur une autre application... C'est beaucoup de gymnastique et très peu ergonomique pour des utilisateurs non technophiles. L'enjeu pour les années à venir va donc de mettre en résonance l'ensemble de ces systèmes d'informations pour en faire un service intelligent et accessible au plus grand nombre. C'est à partir de ce moment que les utilisateurs seront prêts à payer pour ces nouveaux services.


Qu'est-ce que ces services apporteront aux marques et aux éditeurs ?

Une fois que ces applications transversales seront en place, les marques et les industriels pourront développer des stratégies de marketing mobile beaucoup plus pertinentes et en cohérence avec le contexte du mobinaute. C'est ce qu'on appelle de plus en plus le "context marketing". Toujours dans notre exemple de l'aéroport, on peut imaginer que notre mobinaute reçoive en push des offres spéciales pour changer des devises, souscrire une assurance de dernière minute, réserver un taxi, acheter des tickets de métro sur la ville de destination, profiter de réductions dans la zone duty free... Ensuite il y a aussi de très belles opportunités pour mieux segmenter les consommateurs et leurs offrir des services plus ou moins premium en fonction de la stratégie d'acquisition ou de fidélisation de la marque.


Vous travaillez également beaucoup dans le domaine de la santé? 

Le secteur de la santé est pour nous stratégique. Les applications possibles sont extrêmement nombreuses tant pour le grand public que pour les professionnels. Par exemple, des maladies chroniques seraient mieux surveillées à distance grâce à des équipements médicaux installés à domicile et reliés à un terminal mobile connecté permettant aux médecins de suivre en temps réel les constantes du patient. En cas de dépassement de certains seuils, le médecin serait informé en temps réel et prendrait à distance certaines mesures adéquates. Pour le patient, des applications pourraient l'aider à être mieux accompagné dans la prise de son traitement (alertes, conseils pour accompagner la posologie...). Le déploiement massif de ces services éviterait de nombreuses hospitalisations ou consultations ce qui constituerait ainsi une économie substantielle pour la société. Les médecins nous le répètent constamment, beaucoup de consultations en face à face pourraient être évitées grâce à ces nouveaux équipements à distance pour ainsi se concentrer sur les consultations plus complexes ou urgentes. Mais dans le domaine de la m-santé, la fiabilité des réseaux est cruciale, c'est pourquoi nous cherchons à garantir pour ces usages une qualité de réseau optimale, quitte à dégrader ponctuellement le réseau sur des clientèles ou des usages jugés moins importants.

 

Que va changer l'arrivée prochaine de la 4G (LTE) ?

L'Internet mobile tel que nous le connaissons actuellement n'est qu'une phase dans la transition technologique que nous allons vivre au cours des 5 prochaines années. La rupture technologique est devant nous. Tout d'abord parce qu'avec la 3G, les capacités de réseau restent limitées et surtout hétérogènes en termes de stabilité de la bande passante. Dans ce contexte les usages mobiles actuels sont encore balbutiants et réservés à une catégorie de la population. La prochaine étape, qui vient de commencer, va consister à connecter les objets entre eux et les relier au réseau. C'est à partir de ce moment qu'on pourra réellement parler de rupture technologique avec l'ensemble des grappes d'innovations qui en résultent et qui sont encore difficilement prévisibles. Poussés par les nouvelles logiques de consommation (économies d'énergies, personnalisation, location, consommateur responsable...), les industriels réfléchissent déjà à de nouveaux services ou offres commerciales.


Lesquels ?

Par exemple, l'auto-partage pourrait enfin décoller grâce à une meilleure connexion sur le réseau. A la manière des dispositifs de location courte durée de vélos dans les grandes villes, les personnes qui auraient besoin d'une voiture pourraient localiser le véhicule disponible le plus proche, se servir de leur téléphone pour accéder et démarrer la voiture et payer leur utilisation en fonction du temps d'utilisation et du kilométrage parcouru. Dans l'équipement de la maison, connecter sa machine à laver avec le réseau permettrait d'envisager de nouvelles offres commerciales de leasing de sa machine à laver... Le "pay as you wash" !

 

Titulaire d'un MBA de la George Washington University, Jeff Cortley a commencé sa carrière en tant que directeur général la start-up PacketIN Solutions. Il est aujourd'hui vice-président d'Alcatel-Lucent en charge de la branche Product Management.

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