Paul Amsellem (Mobile Network Group) "L'offensive d'Apple sur Samsung risque de freiner l'innovation"

Le PDG du Mobile Network Group évoque les conséquences de la guerre des brevets qui oppose Apple à Samsung sur le terrain du mobile et de l'innovation.

JDN. Quel est selon vous le changement majeur auquel nous allons assister sur le secteur mobile dans les prochains mois ?

Paul Amsellem. Le procès qui oppose actuellement Apple et Samsung concernant l'exploitation par le Sud-Coréen de brevets dont Apple réclame la paternité aura à mon avis de nombreuses conséquences sur le marché du mobile et de l'innovation. Déjà, Samsung va sans doute être contraint de revoir ses prochains terminaux, qu'il s'agisse du design ou de l'interface, pour s'affranchir des brevets déposés par Apple.

J'ajouterai que la nature des fonctionnalités qui ont été brevetées, qu'il s'agisse de la possibilité de zoomer en faisant glisser le pouce et l'index dans des directions opposées ou de la forme arrondie des bords du smartphone, risque également de porter un frein à l'innovation. Du moins aux Etats-Unis... Car il ne faut pas oublier qu'en Europe et en Corée du Sud, la plainte d'Apple a été rejetée alors qu'au Japon, l'affrontement s'est soldé par un match nul.

 

Ce qui nous interroge donc sur la conception américaine du brevet...

C'est effectivement un véritable sujet culturel. Toutes ces fonctionnalités mises en avant ne sont pas brevetables en Europe où les règles en la matière sont beaucoup plus strictes et où le concept de brevet reste étroitement lié à celui d'innovation.

C'est quoi qu'il en soit révélateur de la volonté d'Apple de verrouiller le marché américain. Cette offensive sur les brevets peut en effet être assimilée à une nouvelle forme de protectionnisme. Chose qui est paradoxale provenant d'une société qui a longtemps poussé pour l'ouverture du marché chinois et qui, depuis que c'est le cas, en tire une partie substantielle de sa croissance. Surtout, cela va contraindre les acteurs du mobile à passer beaucoup plus de temps pour vérifier que telle ou telle technologie est bien disponible. Et puis cela risque de les rendre beaucoup plus frileux pour ne pas s'exposer à une amende. Et c'est l'innovation qui peut en prendre un coup.

 

Cela officialise aussi les débuts de la guerre entre Apple et Google ?

Tout à fait. Depuis quelques mois, Apple a redoublé la pression sur Google, en annonçant notamment que les applications Youtube et Maps ne seraient pas intégrées nativement dans iOs 6. Il ne faut pas être dupe, cette offensive contre Samsung est moins dirigée contre le Sud-Coréen que contre Google. J'en veux pour preuve le fait que l'OS de Samsung, Bada, ne soit pas concerné par les différentes plaintes. Toutefois, on peut aussi estimer qu'en s'attaquant à Samsung, Apple envoie indirectement un avertissement aux autres constructeurs utilisant Android : Motorola ou HTC, par exemple.

 

Pourquoi un tel durcissement des relations ?

Ce conflit est assez surprenant lorsque l'on pense qu'il y a à peine 4 ans Eric Schmidt était membre du board d'Apple. Mais il a pris de l'ampleur à mesure qu'Android grignotait des parts de marché. Il est révélateur de l'état d'esprit actuel d'Apple qui commence à s'inquiéter de la concurrence grandissante de Google sur mobile mais aussi de celle de Samsung. D'ailleurs, quels que soient les verdicts judiciaires qui seront prononcés, ce dernier est pour moi sorti gagnant de cet affrontement, notamment en ce qui concerne la bataille de l'image. Qu'un acteur aussi puissant qu'Apple décide de s'attaquer à Samsung me semble être un bon révélateur de l'importance prise par ce dernier. Rappelez-vous qu'il y a 10 ans, Samsung était inconnu du grand public. La notoriété acquise suite à ce procès retentissant lui permettra sans doute de percer aux Etats-Unis .

On met en avant les sommes folles dépensée dans cette course-poursuite judiciaire mais on occulte les exceptionnelles retombées presse récoltées par les deux sociétés qui, depuis quelques mois, occupent gratuitement et quotidiennement le terrain médiatique. Même pour Apple, quelques semaines avant la sortie de l'iPhone 5 et de l'iPad mini, ces retombées presse permettent d'alimenter le buzz marketing. Quand à Samsung, on peut estimer que la présentation de son smartphone équipé de Windows 8 n'aurait pas trouvé un tel écho si elle n'était pas intervenue moins d'une semaine après l'affaire de violation de brevets l'opposant à Apple. Regardez tous les papiers anglés "Oui Samsung sait innover" qui ont fleuri ! Chose qui, au passage, est tout à fait vraie. Samsung investit plus de 6% de son chiffre d'affaires en R&D là où Apple n'en consacre que 2%.

 

Justement parlons de Windows 8. L'OS de Microsoft peut-il être un gagnant indirect de ce procès ?

C'est sans doute un peu tôt pour le dire mais Microsoft peut en effet profiter de cette occasion pour s'imposer. Ses relations avec Apple sont pour l'instant très bonnes, en témoigne l'accord de non-clonage passé, lui permettant d'utiliser plusieurs des brevets de la marque à la pomme à condition que les téléphones Windows Phone et futures tablettes opérant sous Windows 8 ne ressemblent pas à l'iPhone et à l'iPad. Et puis, Microsoft est mieux armé industriellement et financièrement que Rim ou Nokia pour devenir le 3e acteur du marché. D'ailleurs, l'extension du partenariat noué avec Nokia à un fabricant comme Samsung est révélatrice des ambitions de la firme de Redmond. Sous réserve qu'elle mette en œuvre un plan marketing BtoC abouti, chose qu'elle n'a jusque-là jamais réussi, Xbox mis à part, la société peut devenir un acteur à part entière du secteur mobile.

Toutefois, si j'estime que l'arrivée d'un 3e opérateur est saine, je crains que le temps qui passe ne joue en défaveur de Microsoft. Apple a su construire intelligemment tout un écosystème autour de ses produits et à y retenir ses utilisateurs "captifs". Près de 96% des possesseurs d'un appareil Apple veulent en racheter. Cela diminue considérablement la marge de manœuvre de Microsoft qui devra sans doute tâcher de séduire les utilisateurs Android et ceux qui achètent un smartphone pour la première fois.

 

Paul Amsellem est diplômé de Dauphine et a fondé en 1999 Phonevalley, première société française de marketing mobile revendue à un fond d'investissement en 2003 puis à Publicis. Il est également fondateur de Adenyo, (vendue à Motricity en 2010), et co-fondateur de la Mobile Marketing Association France. Il est aujourd'hui PDG du Mobile Network Group qui regroupe cinq sociétés : les régies publicitaires mobile, Mbrand3 et M-Perf, les agences de marketing Bemobee et Nemo Agency et un pôle édition via Baobad Entertainment;

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