Tim Draper, le multimillionnaire qui veut l'indépendance de la Silicon Valley

Et si la Silicon Valley devenait un Etat américain ? Porté par le VC star Tim Draper, le projet "Six Californias" veut diviser la Californie en six Etats. Une idée farfelue qui pourrait tout de même être soumise à référendum dès cet automne.

C'est une idée "disruptive", comme on les aime dans la Silicon Valley. Tim Draper aime tellement la Californie qu'il voudrait qu'il y en ait six. Cofondateur du fonds d'investissement DFJ (Draper Fisher Jurvetson), Tim Draper a fait fortune en misant successivement sur des start-up, ou des groupes Internet comme Baidu, Hotmail, Skype, Overture, Box, ou plus récemment Tesla Motors. Sa dernière lubie s'appelle Six Californias : un projet qui comme son nom l'indique ambitionne de diviser la Californie en six nouveaux Etats américains (Jefferson, North California, Central California, West California, South California, et "last but not least", une nouvelle entité politiquement autonome baptisée Silicon Valley. Ce nouvel Etat regrouperait huit comtés (Alameda, Contra Costa, San Benito, San Francisco, San Mateo, Santa Clara, Santa Cruz et Monterey).

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La Californie sera-t-elle découpée en 6 Etats ? © S. de P. SixCalifornias.info

Rien de bien nouveau cependant sous le soleil californien tant le "Golden State" est habitué depuis 1850 à ce type de tentatives, comme celle-ci, ou celle-là. L'initiative Six Californias est pourtant apparue dans l'incrédulité générale à la fin de l'année dernière. Mais aussi farfelu qu'il puisse paraître le projet fait son chemin. Comme il est d'usage pour une telle initiative, l'Etat de Californie a établi et rendu public le 31 janvier 2014 un rapport listant les conséquences économiques, politiques et sociales d'une partition de la Californie en six Etats distincts.

Mi-février Tim Draper a ensuite reçu l'aval des autorités pour lancer une vaste collecte de signatures. Concrètement, les tenants du projet Six Californias doivent désormais recueillir d'ici au 18 juillet 2014, le soutien et surtout les signatures de 807 615 électeurs s'ils souhaitent voir leur projet soumis au vote dès l'automne prochain. Outre une nécessaire armée de bénévoles faisant le piquet à la sortie des supermarchés, ce type de campagne est par nature très coûteuse. L'addition peut vite se monter à plusieurs millions de dollars, mais Tim Draper entend aller jusqu'au bout.

63 000 dollars de revenus moyen par habitant

Selon les projections officielles une Silicon Valley devenue "indépendante" (et ses 6 millions d'habitants) aurait, avec 63 288 dollars, le revenu moyen par habitant le plus élevé des Etats-Unis alors même que la toute nouvellement créée Central Valley irait concurrencer en terme de pauvreté un Etat comme le Mississippi. C'est toute une politique de péréquation fiscale qui pourrait être remise en cause. Officiellement, pour Tim Draper le projet Six Californias est synonyme de réactivité politique, et de proximité avec le citoyen dans une Californie où chacun prendrait ses responsabilités. Il vise également, en faisant notamment passer le nombre de sénateurs californiens élus aux Congrès des Etats-Unis de 2 à 12, à mieux faire entendre la voix de la Californie (et par extension celle de la Silicon Valley) à Washington.

La Silicon Valley rêve d'auto-gestion

Mais pour ses détracteurs la proposition Six Californias, est avant tout le symbole du repli sur soi. Et serait en cela révélatrice de l'arrogance d'une industrie high-tech à la mémoire courte qui se pense de plus en plus comme le centre du monde. Oubliant un peu vite d'où vient l'argent qui la finance, voire parfois même, la subventionne. Car si les Facebook, Google, Apple, et autres Uber sont passés maitres dans l'art de l'optimisation fiscale, la création d'une Silicon Valley "indépendante", englobant San José, San Francisco et Oakland, ne ferait qu'aggraver les choses pour le reste des habitants de la Californie. En terme fiscal le manque à gagner pourrait avoisiner les 14,5 milliards de dollars. A contrario, le nouvel Etat devrait importer près de 60% de ses besoins en eau potable.

Mais aujourd'hui la route est encore longue. Des études d'opinion montrent que l'électorat n'est traditionnellement pas favorable à l'idée de sécession. Et quand bien même si la proposition Six Californias devait être adoptée "localement" elle devrait encore être approuvée par le Congrès des Etats-Unis, une décision qui semble aujourd'hui totalement irréaliste tant d'un point de vue politique que constitutionnel.

Les projets fous de Peter Thiel et Larry Page

Ce faisant, en choisissant la voix des urnes, Tim Draper et son projet séparatiste se font également l'écho lointain d'autres ambitions qui vont croissant ces derniers temps dans la Valley. Des innovations tout aussi "disruptives", saugrenues et utopiques que le projet Six Californias, mais qui traduisent toutes ce fantasme de l'entre-soi ou d'une mise à l'écart volontaire qui fait aujourd'hui florès chez certains grands noms de l'industrie high-tech.

Comment en effet nommer autrement le projet de colonie autonome d'un Peter Thiel, ou celui du cofondateur de Google, Larry Page, qui rêve d'une société où les entreprises technologiques pourraient tout expérimenter sur la population, ou plus extravagant "Silicon Valley Ultimate's Exit", une vision présentée en octobre dernier par l'investisseur Balaji Srinivasan.

A l'automne prochain, si l'occasion leur en est donné, les électeurs californiens (et non pas exclusivement ceux de la Silicon Valley) auront la possibilité par leur vote de calmer les esprits, sans pour autant espérer ramener à la raison ces visionnaires qui comme le déclarait Eric Schmidt, le PDG de Google en 2011 au San Francisco Chronicle "vivent désormais dans leur propre bulle".


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