Jeff Jarvis (Auteur) "Pourquoi Waze n'a-t-il pas été créé par des journalistes ?"

Blogueur, auteur, spécialiste des médias et de Google, le "gourou" américain Jeff Jarvis livre au JDN sa vision du Web d'aujourd'hui et de l'évolution en cours du métier de journaliste.

Dans votre livre "La Méthode Google" (2009), vous expliquez que les entreprises devaient s'inspirer du modèle Google. Quel est votre point de vue sur l'entreprise aujourd'hui ?

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Jeff Jarvis est blogueur, auteur et spécialiste des médias en ligne. © S. de P. Jeff Jarvis

Google fait toujours figure de réussite. En plus d'avoir une très bonne compréhension de l'Internet, Google a également très bien su s'adapter à l'ère du mobile. Nos téléphones disent aujourd'hui à Google ce que nous faisons et où nous nous trouvons. Google connait également mes déplacements et peut, grâce à toutes ces données, m'apporter de la pertinence. Pour toutes ces raisons, Google est à mes yeux ce que j'appelle une entreprise de service personnel. En effet, le journal que je lis tous les jours ne connait rien sur moi. Il ne sait pas où je vis, ni le métier que j'exerce, et ne connait rien non plus de mes habitudes. Il ne m'apporte donc aucune pertinence et se contente de me traiter comme n'importe quel autre lecteur. Google, lui, me considère et me traite comme un individu. Enfin, l'entreprise sait également repérer les opportunités mieux que personne, une qualité qui est souvent celle des grands entrepreneurs. Qui aurait pu penser il y a quelques années que Google s'orienterait dans la cartographie ou concevrait un service de messagerie email ? Et pourtant, ses dirigeants l'ont fait.

 

Malgré tout, Google a quand même connu quelques échecs, avec les Google Glass ou encore Google+...

Il est vrai que dans le Web Social, Google n'a pas décollé. Google+ est pourtant une plateforme que j'apprécie dans la mesure où elle me permet de définir avec qui j'interagis. J'y ai d'ailleurs souvent des conversations très intéressantes pour cette raison. Concernant les Google Glass, j'ai acheté une paire mais il est vrai que je n'ai pas vraiment aimé le produit. Ces lunettes vous laissent essentiellement la possibilité de faire trois choses : enregistrer ce que vous voyez, donner des directions et indiquer itinéraires, et enfin vous envoyer des notifications. Autant de fonctionnalités qui, je pense, s'adaptent mieux au format d'une montre.

Je pense néanmoins que les Google Glass pourraient se révéler utiles dans leur fonction d'appareil photo. Pensez à une mère qui les utilise pour prendre en photo ses enfants. Sur cette photographie, les enfants ne regardent pas un simple appareil mais bien les yeux de leur mère. Enfin, je pense que les Glass pourraient se montrer utiles dans l'exercice de certaines professions, comme par exemple la chirurgie ou la réparation.

 

Google, ainsi que d'autres entreprises américaines, a également été parfois montré du doigt pour ses pratiques d'optimisation fiscale...

Gutenberg, l'ancêtre de Steve jobs

A mes yeux, le problème ne vient pas de Google, d'Amazon ou de n'importe quelle autre entreprise américaine, il vient avant tout du législateur. Vous ne voulez pas laisser le soin à des entreprises de décider combien d'impôts elles doivent payer. Ce n'est pas à elles mais aux gouvernements d'en décider. Ce que fait Google est légal. Et c'est d'ailleurs le rôle de ses dirigeants de chercher à maximiser les profits et à minimiser le montant des dépenses et taxes à payer par leur entreprise. J'ai débattu avec un journaliste du Guardian sur ce sujet au Royaume-Uni et je lui ai posé la question suivante : "allez-vous volontairement chercher à payer davantage d'impôts ?". La réponse est évidemment non. Si cette situation existe c'est que certaines lois n'ont pas été assez bien rédigées. Cette situation laisse ainsi le champ libre à certains pays d'offrir aux entreprises de meilleurs deals sur le plan fiscal. Je pense néanmoins qu'il serait dans l'intérêt de Google de prendre ce problème à bras-le-corps et d'exhorter les gouvernements à mieux définir leurs lois.

 

Dans votre livre "Gutenberg the Geek" vous faîtes une comparaison entre Gutenberg et les entrepreneurs d'aujourd'hui, dont notamment Steve Job. Quels sont leurs points communs ?

En m'intéressant de plus près au parcours de Gutenberg, j'ai réalisé qu'il était en réalité le premier entrepreneur de l'industrie technologique. En effet, pour mettre au point son invention, Gutenberg a dans un premier temps dû faire face à un certain nombre de problèmes d'ordre technique, que ce soit avec le métal, l'encre mais aussi le papier. Comme Steve Jobs, Gutenberg était connu pour son culte du secret. Il sera également l'inventeur d'un nouveau business model. Avant lui les livres étaient écrits à la main, un à un. Mais pour que son modèle fonctionne, Gutenberg a du acheter du matériel et embaucher à l'avance. Ce qui l'a conduit à lever des fonds et à prendre des risques. En fin de compte, Gutenberg a connu exactement les mêmes mésaventures que les entrepreneurs d'aujourd'hui.

 

Quel est aujourd'hui le rôle des journalistes dans cette société où ils ne sont plus les seuls à produire du contenu ?

"Le rôle des journalistes est d'apporter de la valeur aux flux d'info existants"

Je pense qu'il est temps d'arrêter de faire cette distinction entre les journalistes officiels d'un côté et les journalistes non-officiels de l'autre. Le journalisme ne doit pas être défini par ceux qui exercent ce métier, mais par les actes. L'homme qui a photographié l'atterrissage de l'avion à Hudson River à New-York n'était pas un journaliste. Il n'était pas titulaire d'une carte de presse mais il a malgré tout réalisé un acte journalistique en photographiant cette scène et en partageant avec le monde ce qu'il avait vu. Mais ce n'est pas toujours aussi simple. L'un de mes étudiants a par exemple été arrêté pour avoir couvert une manifestation à Brooklyn alors qu'il ne détenait pas de carte de presse.

 

La carte de presse n'a donc plus d'intérêt aujourd'hui ?

L'intérêt de la carte de presse est avant tout de pouvoir limiter les accès, afin de déterminer par exemple le nombre de personnes pouvant assister à une conférence de presse. Mais combien de reporters ont aujourd'hui réellement besoin d'assister à ces conférences, alors que celles-ci peuvent être regardées en streaming ? Je pense qu'il est important de se faire une vision plus large de cet écosystème de l'information. Aujourd'hui, n'importe qui peut partager ce qu'il sait et ce qu'il voit. Les journalistes auraient tort de penser qu'ils contrôlent encore l'information. Leur rôle est surtout d'ajouter de la valeur aux flux existants.

 

Pouvez-vous nous définir le concept de "Journalist-as-a-service" que vous évoquez dans votre dernier ouvrage "Geeks bearing gifts" ?

Le modèle actuel de la plupart de journaux consiste à produire du contenu et à gagner de l'argent en le publiant. De mon point de vue, le fait de considérer le journalisme comme un service implique de faire en sorte d'améliorer la vie d'une communauté de personnes et de l'aider à atteindre ses objectifs. La seule manière de pouvoir accomplir cela est de connaître ceux à qui vous vous adressez et de comprendre leurs besoins. Par exemple lorsque l'ouragan Sandy a frappé le New Jersey, où je réside, l'une des préoccupations de ses habitants a été de savoir où trouver de l'essence. Le site d'information locale nj.com a alors créé le hashtag #njgas afin d'aider sa communauté de lecteurs  à partager cette information. Il a ainsi utilisé une plateforme existante pour créer de la valeur pour ses lecteurs.

 

Que devrait alors faire un journaliste si son rôle n'est pas de produire du contenu ?

"Waze est un un bel exemple d'application journalistique"

Je ne parle pas ici de contenu mais bien d'information au sens large. La rédaction d'articles n'est qu'une forme de distribution de cette information. Par exemple, imaginons que votre objectif soit d'aider des professeurs à mieux utiliser la technologie. Avant de faire quoi que ce soit, le mieux est de trouver des professeurs, via Facebook par exemple, et de leur poser directement la question afin de cerner leurs attentes. Une fois leurs besoins identifiés, vous pouvez alors réfléchir aux meilleurs moyens permettant de leur distribuer cette information. Peut être le meilleur moyen serait de passer en revue différents logiciels qui pourraient leur être utiles ? Ou bien de concevoir des formations visant à leur apprendre comment les utiliser ? Ou vous pourriez également partager des best-practices et conseils d'autres professeurs ? Ou vous pourriez tout simplement créer un groupe Facebook qui leur permettrait de s'organiser eux-mêmes et de se rencontrer ? Faciliter l'organisation de ce type de rencontres fait également parti du rôle du journaliste.

 

Vous citez également Waze. En quoi cette start-up fait-elle figure d'exemple ici ?

Je suis un fidèle utilisateur de Waze. Le génie de cette application est qu'elle laisse la possibilité à sa communauté d'utilisateurs de partager des informations. Lorsque je suis au volant, le service sait où je me trouve et à quelle allure je roule et peut ainsi transmettre ces informations au reste de la communauté. Pourquoi nous, les journalistes, n'avons-nous pas pensé à créer un service comme Waze ? Il s'agit pourtant d'un bel exemple d'application journalistique. Aux Etats-Unis, beaucoup de radios en sont encore à diffuser de stupides bulletins de circulation alors qu'elles ne peuvent pas couvrir toutes les routes en même temps. Nous, journalistes, aurions dû nous rendre compte que la technologie nous permettait d'inventer quelque chose de nouveau, en laissant des personnes partager ces informations entre eux.

 

Jeff Jarvis est professeur de journalisme à l'Université de New-York. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont "La Méthode Google", "Tout nu sur le web", "Gutenberg the Geek" ou encore "Geeks bearing gifts". Célèbre blogueur, Jeff Jarvis écrit régulièrement sur Buzzmachine.com.

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