John Sculley (ex-CEO Apple) "Apple adopte et adapte la technologie pour la rendre belle ou invisible"

John Sculley restera l'homme qui a viré Steve Jobs lorsqu'il était à la tête d'Apple. Il livre au JDN son sentiment sur le groupe aujourd'hui et évoque Steve Jobs, lui qui ne lui a jamais pardonné.

Que retenez-vous de votre passage chez Apple en tant que CEO (1983-1993) ?

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John Sculley est le cofondateur d'Obi Mobiles © S. de P. Obi Mobiles

Lorsque j'ai été recruté par Apple, je ne connaissais rien aux ordinateurs. L'objectif de l'entreprise était alors de vendre des Apple II pour financer le développement du Macintosh qui allait mettre des années avant d'être rentable. C'était ma responsabilité à l'époque et nous avons réussi. Avec Steve Jobs, nous avons par la suite lancé le Macintosh, qui était sa création, ainsi que des logiciels de PAO (Publication Assistée par Ordinateur). Après son départ, nous avons continué en développant des logiciels. Nous avons par exemple investi dans l'entreprise qui a créé ce qui est devenu Powerpoint (qui sera rachetée par la suite par Microsoft, ndlr). Nous avons aussi créé Quicktime, le tout premier logiciel multimédia destiné aux ordinateurs personnels. Enfin, nous avons également lancé le Powerbook, un ordinateur portable qui est devenu en l'espace d'un an un véritable succès mondial. A mon départ, l'entreprise se positionnait comme le premier vendeur d'ordinateurs personnels au monde. Mais dans le même temps, Apple devait aussi faire face à la concurrence de Microsoft et d'Intel.

 

Dans quelles circonstances avez-vous quitté l'entreprise ?

L'une de mes idées consistait à lancer une nouvelle génération de produits : les PDA (Personal Digital Assistant). Mais le projet ne s'est pas révélé être un succès sur le plan commercial. En revanche, la technologie qui a été développé à cette occasion a été la fondation de tout ce qui existe aujourd'hui. Pour nous aider à mettre en œuvre ce projet, nous avions à l'époque acheté des parts dans une entreprise britannique appelée ARM Holdings (ex-Acorn, ndlr). Quatre ans après mon limogeage, Apple a revendu ses parts dans cette entreprise, ce qui lui a permi d'empocher près de 800 millions de dollars dans l'opération. Cet argent a sans doute sauvé l'entreprise de la faillite et a permis aux projets de Steve Jobs de voir le jour.

 

Que pensez-vous d'Apple aujourd'hui ? L'entreprise est-elle toujours aussi innovante sans Steve Jobs ?

"Je ne vois aucun nuage à l'horizon pour Apple"

Je pense qu'Apple se porte exceptionnellement bien et je trouve son dirigeant actuel brillant. L'iPhone 6 est vraiment un très bon produit, j'en ai d'ailleurs un dans ma poche au moment où je vous parle. Franchement, je ne vois aucun nuage à l'horizon en ce qui concerne l'avenir d'Apple.

 

Pensez-vous que la menace pour Apple pourrait venir d'Asie, avec notamment des concurrents comme Samsung et Xiaomi ?

La réalité est qu'Apple continue de croitre, même en Chine. Les marges d'Apple sont conséquentes, ce qui fait que l'entreprise n'a pas besoin de vendre autant de smartphones que Samsung ou Xiaomi pour être rentable. Enfin, Apple possède également son propre écosystème et tire ainsi des revenus de différentes sources comme par exemple l'App Store ou iTunes.

 

N'est-il pas un peu paradoxal qu'Apple réussisse avec un positionnement premium en pleine période de crise ? Cette stratégie peut-elle perdurer à long terme ?

Je pense que seul Apple peut répondre à cette question. Beaucoup de personnes dans le monde, et notamment dans les pays émergents, souhaiteraient pouvoir se payer un smartphone dernier cri mais n'ont tout simplement pas le budget pour se le permettre. C'est précisément pour cette raison que j'ai cofondé Obi Mobiles, une entreprise qui conçoit des smartphones pour la clientèle jeune des pays émergents.

 

Quelle est l'idée derrière Obi Mobiles ?

Notre but est de créer une gamme de téléphones à des prix abordables tout en proposant une expérience d'utilisation originale et différente des téléphones low-cost vendus actuellement sur le marché. Dans cet objectif, j'ai fait appel à d'anciens employés d'Apple afin de miser sur le savoir-faire de la Silicon Valley, notamment en matière de design, pour nous différencier sur ce créneau des smartphones low-cost.

 

Pouvez-vous nous dire un mot sur votre rapport au design ?

C'est précisément cet intérêt commun pour le design qui nous a rapproché avec Steve Jobs au tout début. Par exemple, le fait de penser que des produits de haute technologie puissent être "marketés" de la même manière que des biens de grande consommation. D'ailleurs, Apple n'est pas une entreprise technologique, Apple est une entreprise de design. L'entreprise adopte et adapte la technologie pour la rendre belle ou invisible. C'est en effet tout ce qui compte ici : l'expérience de l'utilisateur.

 

Quel conseil donneriez-vous à un entrepreneur ?

Je pense que nous sommes dans la meilleure époque pour entreprendre et créer une entreprise disruptive. Dans mon dernier ouvrage, je parle notamment du rapport à l'échec. A mes yeux, celui-ci fait partie intégrante du parcours d'un entrepreneur, qui est souvent amené à prendre des risques importants. Dans la Silicon Valley, la première question que l'on vous pose après un échec est : "qu'est ce que tu as appris de tes erreurs ?". Alors qu'ailleurs dans le monde la réaction est plutôt : "oh mon dieu, tu as raté ta vie". Dans l'univers des start-up, il est important pour un entrepreneur d'évoluer dans un monde du pardon. Nous faisons tous des erreurs, l'important c'est d'apprendre de ses échecs.

 

A l'international, la France apparaît souvent comme un pays où il ne fait pas bon être entrepreneur. Quel est votre point de vue ?

"C'est notre intérêt commun pour le design qui nous a d'abord rapproché avec Steve"

A mon époque, soit près de 30 ans en arrière, il y avait déjà un nombre important de français expatriés dans la Silicon Valley. Des gens extrêmement brillants et talentueux. Pourquoi étaient-ils là ? Parce qu'il n'y avait, à cette époque, pas assez d'estime pour les entrepreneurs en France. Le pays a pourtant d'excellents mathématiciens, mais aussi de très bonnes universités. Je dois dire, qu'en tant qu'entrepreneur américain, je suis vraiment étonné par la politique menée par le gouvernement français à l'égard des entrepreneurs. Il apparaît difficile de créer une entreprise en France. Je trouve cela vraiment dommage car il y a toujours autant de talent en France aujourd'hui. A mes yeux, le pays devrait encourager ses entrepreneurs plutôt que de dresser des obstacles sur leur chemin.

 

En tant qu'entrepreneur et investisseur, quels sont les secteurs technologiques qui vous intéressent tout particulièrement ?

Je m'intéresse aux secteurs de la santé, des technologies liées au mobile mais aussi de l'Internet des objets. Dans ce domaine, je suis le cofondateur de Misfit Wearable, une entreprise spécialisée dans les objets connectés et les traqueurs d'activité. Enfin, j'ai également cofondé Zeta Interactive, une entreprise qui évolue dans les secteurs du marketing et du Big Data.

 

John Sculley débute sa carrière chez PepsiCo avant d'en devenir le Vice-Président en 1970 puis le PDG en 1977. Expert en marketing, c'est lui qui sera à l'origine du célèbre "Pepsi Challenge". Il quitte Pepsi en 1983 pour devenir PDG d'Apple, un poste qu'il occupera pendant dix ans. En plus de son activité d'investisseur, John Sculley a également cofondé plusieurs entreprises parmi lesquelles Obi Mobiles et Zeta Interactive. Il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier – " Moonshot ! " - a été publié en octobre 2014. Il est diplômé d'un Bachelor en design architectural de la Brown University et d'un MBA de la Wharton School de l'Université de Pennsylvanie.

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