Véhicule connecté : Apple et Google prennent déjà le pouvoir

La plupart des constructeurs ont choisi de s'ouvrir aux systèmes d'exploitation des deux GAFA, même s'ils ne comptent pas abandonner leurs véhicules aux géants de l'informatique.

Apple et Google s'apprêtent à conquérir le marché automobile comme ils l'ont fait avec celui du smartphone. Et rien ne pourra les arrêter à en croire Guillaume Crunelle, associé responsable de l'industrie automobile chez Deloitte : "Nous sommes dans un moment crucial de l'histoire du véhicule connecté car leur système d'exploitation est à la fois un relais de croissance indispensable pour les GAFA et une opportunité à ne pas rater pour les constructeurs qui veulent entrer dans l'ère du digital."

"Le système d'exploitation du véhicule connecté est un relais de croissance pour les GAFA et une opportunité pour les constructeurs"

Selon lui, la collaboration sera indispensable entre les industriels et les deux géants de la tech, premiers à avoir dégainé leurs OS dédiés à l'automobile : "En 2014, plus de 90% des véhicules produits l'étaient par des constructeurs qui avaient déjà signé des accords de principe avec Apple CarPlay et/ou Android Auto, le système d'exploitation embarqué de Google."

"La continuité digitale n'est pas une option car la voiture est devenue le troisième écran de notre vie. A terme on passera de sa maison à la rue, de la rue à la voiture et de la voiture au travail sans rupture numérique. Les constructeurs se demandent donc légitimement si ne pas intégrer Android et Apple ne freinera pas l'achat. Il y a un vrai questionnement", poursuit-il.

Des interrogations légitimes pour l'Espagnol Seat, qui a la clientèle la plus jeune du marché français avec un âge moyen de 36 ans : "Nous avons répondu à leurs attentes très importantes en termes de connectivité dès 2015 en proposant l'option Full Link facturée 170 euros et qui intègre Android Auto, CarPlay et MirroLink, un système qui permet de dupliquer directement l'écran du smartphone sur l'écran de bord", détaille Luc Chausson, directeur de la marque Seat en France. Concrètement, le système embarqué du véhicule propose de passer sur CarPlay quand on branche son iPhone, et Android Auto quand on connecte son mobile Android, ou de rester sur l'interface imaginée par le fabricant.

"Le véhicule autonome va créer du temps de cerveau disponible. Cela va être un accélérateur de services embarqués"

Audi a aussi été l'un des premiers à choisir la voie de l'ouverture, avec une option facturée 365 euros lancée d'abord sur les modèles haut de gamme en juin 2015, qui comprend Android Auto et Apple CarPlay : "Nous les intégrons petit à petit car ils équipent aujourd'hui à eux seuls 90% des smartphones. D'ici deux à trois ans toutes les voitures devraient être équipées de série. Ne pas les accepter ce serait refuser à nos clients de conserver leurs habitudes", explique Xavier Benoit, responsable de la communication d'Audi France.

"Les géants de l'informatique comme Apple et Google ont une forte expérience dans l'infotainment et il sera très compliqué de les rattraper là-dessus donc ils nous seront très utiles sur ce point. De notre côté nous garderons le contrôle des données sensibles car les véhicules sont bardés de capteurs et deviennent des mines d'informations qu'il faut préserver. Une fois anonymisées, nous pourrions même les monétiser comme le fait Google", précise-t-il.

Un constat partagé chez Renault : "Le véhicule autonome va créer du temps de cerveau disponible. Cela va être un accélérateur de services embarqués et la question se pose aujourd'hui de ce que l'on va proposer au client qui ne conduira plus", affirme Benoit Joly, responsable ventes et marketing des véhicules connectés et des services de mobilité chez Renault.

"Les géants de l'informatique comme Apple et Google ont une forte expérience dans l'infotainment et il sera très compliqué de les rattraper là-dessus"

Son compatriote PSA admet avoir besoin du savoir-faire des géants de la tech : "Nous ne voyons pas Apple et Google comme les grands méchants loups. Ils sont capables de proposer de superbes expériences client. Nous n'avons pas intérêt à intégrer nous-même les services infotainment dans le système embarqué. Le monde de l'infotainment vient de l'univers du smartphone, il est donc normal qu'il y reste", observe Brigitte Courtehoux, directrice de l'unité services connectés et mobilité chez PSA Peugeot Citroën.

Avec un bémol : "Nous ne voulons pas enfermer les clients dans nos solutions. L'avenir, c'est de laisser le choix, mais avec un point de vigilance : ne pas les perdre. Nous voulons d'abord amener le basique pour laisser le temps aux clients de se familiariser avec ces outils. Notre valeur ajoutée est de construire des véhicules et d'y intégrer ce que le client veut", analyse-t-elle.

"Notre valeur ajoutée est de construire des véhicules et d'y intégrer ce que le client veut"

Comme Renault avec R-Link et PSA avec Peugeot Connect et Citroën Multicity Connect, les constructeurs n'en oublient pour autant pas leurs systèmes d'exploitation maison. Si BMW, dont 60% de la clientèle possède un iPhone, n'a eu d'autre choix que de s'ouvrir à Apple CarPlay, qu'il propose depuis août dernier en option ou à l'achat sur son Connected Store pour près de 300 euros, il compte garder le contrôle sur ce qui se passe dans ses voitures et proposer des fonctionnalités innovantes : "Apple CarPlay est un sous-service de notre offre Connected Drive. On le considère comme une interface possible mais elle n'a pas pour vocation de devenir notre nouveau système embarqué. Nous voulons aussi innover, comme nous le faisons avec BMW Connected, qui fait déjà le lien entre agenda et système de navigation et qui est capable de préprogrammer les itinéraires mais aussi d'envoyer automatiquement un SMS à un contact défini pour le prévenir du retard du conducteur. On se prépare aussi à l'arrivée des géants via des partenariats comme avec Amazon Echo. Grâce à l'intelligence artificielle de ce haut-parleur connecté, on pourra prochainement lui demander le niveau de charge de son véhicule électrique et même lui donner l'ordre de le recharger", avance Vincent Costet, chef de produit ConnectedDrive chez BMW.

"Il y aura sûrement dans le futur un lien avec Waze, permettant au service d'accéder au niveau de carburant, ou de charge"

Même réaction chez son compatriote Audi : "L'avenir de notre OS Audi Connect passera par des fonctionnalités liées à l'utilisation de la voiture, essentielles à la conduite. Dès 2017, grâce aux nouveaux services de Here, le spécialiste de la cartographie que nous avons racheté avec BMW et Daimler, les limitations de vitesse indiquées par notre système de navigation seront mises à jour en temps réel à partir des données lues par les caméras embarquées sur les panneaux de signalisation. Ce sera le premier service basé sur les données captées par le véhicule", assure Xavier Benoit.

Chez Renault, comme chez PSA Peugeot-Citroën, l'arrivée d'Apple et de Google a été retardée au maximum, et n'aura lieu qu'en 2017, voire 2018. Par prudence, mais aussi pour préparer des offres qu'ils veulent plus évoluées : "Nous voulons prendre le temps de définir ensemble les meilleurs usages et services à offrir aux utilisateurs. Nous venons par exemple de signer un partenariat avec l'application de navigation communautaire Waze, qui passera par Android Auto dès qu'il sera disponible. Nous avons aussi signé en septembre avec Microsoft, qui pourrait par exemple proposer à l'avenir une suite Office embarquée sur notre système", explique Benoit Joly.

"Du côté des utilisateurs le pas à franchir pour abandonner leurs données personnelles en échange d'un service gratuit se fera facilement"

"Il y aura sûrement dans le futur un lien avec Waze, permettant au service d'accéder au niveau de carburant, ou de charge, pour orienter l'automobiliste vers la station-service la plus proche en cas de risque de panne sèche", imagine-t-il.

"Android Auto demande l'accès à une dizaine de données comme la localisation du véhicule, qui est plus précise grâce à la puce GPS du véhicule. Aucune information personnelle n'est pour l'instant à sa portée et nous voulons prendre le temps de choisir les data que l'on va partager. Nous n'accepterons pas non plus qu'un tiers puisse écrire des données dans le véhicule", affirme le responsable ventes et marketing des véhicules connectés et des services de mobilité de la marque au losange.

Des prérequis qui ne freinent pas, pour le moment, les relations entre constructeurs et géants de l'informatique. Mais Guillaume Crunelle prévient : "Les GAFA, comme les constructeurs, ont l'habitude de définir les règles et le cahier des charges aux autres. Ils voudront sûrement rapidement aller plus loin. Et du côté des utilisateurs, le pas à franchir pour abandonner leurs données personnelles en échange d'un service gratuit se fera facilement."

 

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