La grande bataille de la cartographie du véhicule autonome a déjà commencé

Here et TomTom, suivis de près par Mobileye, misent sur leurs cartes haute définition pour séduire les constructeurs et se faire une place dans le cerveau de la voiture sans chauffeur.

Ils ne sont pour l'instant qu'une poignée à ouvrir la voie. En pole position, les éclaireurs Here et TomTom comptent profiter de leur expérience pour prendre une longueur d'avance sur le marché de la cartographie dédiée au véhicule autonome : "Aujourd'hui, Here représente grosso modo 80% du marché mondial de la navigation et TomTom 20%. Ils sont donc les mieux placés pour mener cette révolution. Ce sont déjà les interlocuteurs privilégiés à la fois des constructeurs et des automobilistes", affirme Kevin Hamlin, spécialiste des technologies automobiles chez IHS Markit.

"Here et TomTom sont déjà à la fois les interlocuteurs privilégiés des constructeurs et des automobilistes"

Selon Michael Ramsey, expert du véhicule autonome chez Gartner, les prochaines générations de véhicules auront forcément besoin des services de l'ex-Nokia Maps et de son challenger néerlandais : "En cartographiant de manière extrêmement précise le monde entier ils se rendent indispensables au moins pour les 10 premières années de la voiture autonome. Et même si à l'avenir les différents capteurs embarqués pourraient être suffisamment performants pour se passer des cartes, ces dernières resteront indispensables en cas de défaillance de l'un d'entre eux."

C'est aussi pour eux l'occasion de ne pas se laisser dépasser par de nouveaux arrivants. "Ces acteurs traditionnels des systèmes de navigation voient dans la cartographie haute définition dédiée à la voiture intelligente l'opportunité de riposter face au nouveau business model des interfaces embarquées Android Auto et Apple CarPlay, que de plus en plus d'automobilistes préfèrent aux bons vieux GPS", observe-t-il.

"En cartographiant le monde entier Here et TomTom se rendent indispensables au moins pour les 10 premières années de la voiture autonome"

Mais si les deux concurrents poursuivent le même objectif, leurs stratégies diffèrent. Chez Here, l'ouverture et la multimodalité sont les maîtres-mots : "Nous créons une plateforme de localisation dans le cloud qui se veut la plus riche et la plus ouverte possible. Elle intégrera à la fois les data issues des capteurs des véhicules de constructeurs concurrents et des données multimodales comme les horaires de métro en temps réel. Nos actionnaires, Audi, BMW et Daimler, tiennent à ce que cette plateforme soit ouverte à tous", explique Bruno Bourguet, vice-président de Here en charge des ventes et du développement commercial.

Aussi futuriste soit-il, ce marché est déjà vital pour Bruno Bourguet : "Nous n'investissons pour l'instant que pour créer des capabilités futures, mais elles existeront. Il y a déjà un marché de la cartographie pour des fonctionnalités intelligentes d'aide à la conduite. Nous travaillons par exemple dans le transport routier de marchandise avec Continental, sur un système qui transmet en temps réel nos données sur la topographie des routes parcourues aux boîtes de vitesse des poids lourds pour adapter automatiquement leur allure et le régime moteur et ainsi réduire leur consommation de carburant."

"Il y a déjà un marché de la cartographie pour des fonctionnalités intelligentes d'aide à la conduite"

TomTom assure de son côté avoir le système de localisation le plus précis et compte se différencier avec ses deux principaux produits : HAD Map, qui cartographie virtuellement les infrastructures routières, et RoadDNA, qui positionne précisément (à moins de 15 centimètres près latéralement et 50 centimètres longitudinalement) le véhicule en recréant la route en 3D grâce au recoupement en temps réel des données issues de ses capteurs et de la base de données de TomTom.

"Nous voulons d'abord couvrir l'Europe et les Etats-Unis d'ici fin 2017 et nous avons déjà cartographié plus de 200 000 kilomètres de route dans le monde", avance Antoine Saucier, directeur de la division automobile de TomTom. "Cela fait 10 ans que l'on exploite les données issues du GPS de nos appareils et des véhicules. Notre background est unique", ajoute-t-il.

TomTom ne compte pas s'arrêter là et veut suivre les traces de Here : "Nous savons que le GPS n'est plus l'unique source de data possible. Nous voulons non seulement extraire de la donnée mais aussi fournir des solutions pour les traiter à l'intérieur du véhicule et les envoyer dans le cloud", imagine Antoine Saucier.

TomTom : "Tous les constructeurs ne sont pas aussi avancés mais nous discutons avec la quasi-totalité d'entre-eux et certains testent déjà nos technologies"

Le directeur de la division automobile de TomTom affirme, sans pouvoir entrer dans le détail, avoir déjà séduit de nombreux partenaires : "Tous les constructeurs ne sont pas aussi avancés mais nous discutons avec la quasi-totalité d'entre-eux et certains testent déjà nos technologies."

La quasi-totalité mais pas tous. Car les nouveaux entrants que sont Google et Tesla ont choisi la voie de l'indépendance : "Tesla sera le premier constructeur à lancer une voiture totalement autonome sur les routes et elle n'aura pas besoin de la cartographie pour se positionner très précisément sur la chaussée. Elon Musk dit avoir créé une intelligence artificielle suffisamment proche du cerveau humain pour ne pas en avoir besoin. Google, de son côté, crée ses propres cartes pour sa Google Car et n'essaiera probablement pas de les vendre à d'autres fabricants", analyse Michael Ramsey.

Plus inquiétant encore pour les deux acteurs historiques, selon Kevin Hamlin, Toyota a récemment décidé de suivre la même direction. "Ils vont travailler sur leur propre système de cartographie grâce aux données des véhicules de leurs clients. Ils auront sûrement rapidement de nombreux partenaires et vendent suffisamment de voitures pour récupérer les data nécessaires."

Mobileye récupérera dès 2017 les données issues de ses caméras embarquées qui équipent des véhicules déjà en circulation

Autre menace pour Here et TomTom : Mobileye. La société israélienne débarque avec une solution de cartographie moins coûteuse, qui ne nécessite plus d'envoyer des hordes de voitures bardées de capteurs sur les routes du globe pour les cartographier : "Nous récupérerons dès 2017 les données issues de nos caméras embarquées qui équipent des véhicules déjà en circulation. Nous nous baserons ainsi sur le crowdsourcing pour recréer dans le cloud une carte précise et en temps réel des routes du monde avec une précision de 10 centimètres", se félicite Dan Galves, directeur de la communication de Mobileye.

"Nous équipons déjà 9 millions de véhicules dans le monde et nous travaillons avec 27 constructeurs automobiles. Seuls Toyota et Daimler ne sont pas parmi nos partenaires. General Motors, Nissan et Volkswagen ont déjà signé avec nous pour tester notre système de cartographie et d'autres noms seront annoncés avant la fin de l'année", avance-t-il.

Dan Galves ne ferme pour autant pas la porte à Here et TomTom : "Notre cartographie peut être complémentaire à celles de ces entreprises. Nous espérons à l'avenir faire partie intégrante des solutions des acteurs de la navigation."

Mobileye : "GM, Nissan et Volkswagen ont déjà signé avec nous pour tester notre système de cartographie et d'autres noms seront annoncés avant la fin de l'année"

Kevin Hamlin a aussi identifié un concurrent japonais bien décidé à conquérir le marché asiatique : Aisin. "Ils ont présenté au dernier Mondial de l'Automobile à Paris un système proche de celui de Here et ils vont prochainement annoncer un premier partenariat avec un grand constructeur japonais", prévient l'analyste de IHS Markit.

A en croire Michael Ramsey, les géants de la navigation n'ont donc pas intérêt à se détourner totalement de leur business traditionnel: "Les automobilistes n'accepteront pas de ne pas savoir où ils vont et ils voudront suivre et préparer leur itinéraire. Des services additionnels, comme la réservation de parking à l'avance, pourront permettre à Here ou à TomTom de continuer à rendre utiles les cartes grand public qui ont fait leur succès."

 

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