De la finance à l'IoT, la révolution blockchain est en marche

Le protocole sur lequel repose le Bitcoin, un système d'échanges sécurisé et dénué de tout contrôle central, révolutionnera bien plus que la finance.

Tandis que l'adoption généralisée du bitcoin tant espérée par ses adeptes semble bel et bien relever du mirage, la blockchain, la technologie qui se cache derrière la monnaie virtuelle, connaît une popularité exponentielle. Le protocole décentralisé qui permet d'enregistrer des transactions sécurisées et anonymes en résolvant un problème mathématique complexe se dissocie désormais de l'image sulfureuse du bitcoin et révèle un potentiel longtemps sous-estimé.

La blockchain est une succession de blocs dont chaque élément contient le calcul du bloc précédent, formant ainsi un chaîne dont tous les maillons sont connectés et chronologiques. Le système est sécurisé (chaque acteur ajoutant un bloc signe avec sa propre clé), immuable (l'historique ne peut être modifié) et infalsifiable. Elle peut être publique (comme le bitcoin), ou privée et seulement accessible à certains participants. Pas de contrôle central, donc, mais une utilisation entre pairs qui ne requiert aucun intermédiaire. Le bitcoin n'est donc en fait qu'une blockchain publique parmi d'autres, spécialisée dans l'échange de monnaie.

Réduire les coûts opérationnels dans le secteur bancaire

Bien sûr, le monde bancaire est le premier à voir dans la blockchain un potentiel de disruption. En ligne de mire, l'utilisation de la blockchain pour gérer de manière sécurisée des paiements, des contrats, le backoffice, le trading d'actions, pour vérifier une identité… Et diminuer les coûts de fonctionnement.

Barclays a signé un partenariat avec la société suédoise d'échanges de bictoin Safello pour étudier comment la blockchain pourrait être utilisée pour ses opérations. Visa a investi 30 millions de dollars dans Chain (aux côtés du français Orange), qui développe une blockchain privée, et a engagé un ancien de Google pour mener une équipe de recherche sur le sujet à San Francisco. Goldman Sachs a investi dans plusieurs start-up liées à la blockchain, dont 50 millions de dollars dans Circle. L'espagnol BBVA a créé un fonds de 250 millions de dollars dédié aux fintech et a notamment pris une participation dans la société de Bitcoin Coinbase… Des initiatives qui dessinent déjà un bouleversement profond des opérations des banques.

En France, la CDC réunit banques et assureurs pour travailler sur la blockchain

Le secteur a bien compris que la blockchain est un axe incontournable de son développement et de sa transformation numérique. Un consortium de banques mondiales, dont Goldman Sachs, UBS, JP Morgan, la Société Générale, ou Bank of America ont rejoint le projet de la start-up R3, qui vise à développer des applications de la blockchain dans le secteur bancaire, en y injectant plusieurs millions de dollars, selon le Financial Times. Objectif : utiliser une blockchain privée pour écrire leurs transactions. Et en France, la Caisse des Dépôts et Consignations a rassemblé onze partenaires, parmi lesquels des banques (BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole) et des assureurs (CNP Assurances et AXA) pour lancer un groupe de travail sur le sujet.

Contrats intelligents : soumettre une opération à conditions

Si le secteur financier est le plus évident pour l'application de la blockchain, il est loin d'être le seul. "Tout l'intérêt de la blockchain réside dans ses propriétés : elle permet à différents acteurs, qui ne se font pas forcément confiance, de partager un livre comptable (le "ledger", NDLR) sans avoir besoin d'un intermédiaire centralisé pour leur apporter ce service", explique Adi Ben-Ari. Lui-même a travaillé sur plusieurs projets liés à la blockchain, parmi lesquels Tallysticks, qui offre aux entreprises une solution pour automatiser la facturation de manière sécurisée. La start-up a été sélectionnée parmi plus de 700 dossiers pour intégrer l'accélérateur londonien spécialisé dans les fintech créé par Barclays.

Ethereum, la blockchain publique qui permet la création de contrats intelligents

Pour comprendre tout le potentiel de la blockchain, il faut se pencher sur l'expression "smart contracts", ou contrats intelligents, qui revient constamment dans la bouche des adeptes de la technologie. Un contrat intelligent est un code appliqué à la blockchain qui permet de programmer des transactions pour qu'elles soient passées à un moment déterminé à l'avance, selon une date, ou une circonstance "déclenchante" (un événement, un acte complété par plusieurs acteurs…). En permettant la mise en place de ces contrats, la blockchain ouvre la voie à une myriade de nouveaux business. De nombreuses sociétés s'appuient notamment sur Ethereum, une blockchain publique au même titre que le Bitcoin mais qui ne se limite pas au transfert de monnaie et  permet d'écrire facilement ces contrats programmables pour développer des applications diverses.

Applied Blockchain, par exemple, crée des applications dédiées à des blockchains privées, à destination des entreprises et pour leur permettre de sécuriser leurs échanges ou stocker des données. Les contrats intelligents pourront aussi permettre de sécuriser des hypothèques ou des contrats d'assurance, en conditionnant l'évolution du contrat à des événements précis.

Certifier les identités, les documents et les propriétés

L'une des principales applications de la blockchain relève de la certification (puisqu'elle ne peut être modifiée a posteriori) et elle trouve son utilité dans des domaines extrêmement variés. OneName permet de certifier les identités. La Holberton School, école de développeurs fondée par trois Français dans la Silicon Valley sur le modèle de l'école 42 de Xavier Niel, va certifier ses diplômes via la Blockchain. La start-up israélienne Colu travaille sur les "colored coins", pratique qui consiste à colorier tel ou tel bitcoin –ou élément de la blockchain- pour l'assigner à une entreprise, une personne… 

Verisart se sert de la blockchain pour certifier les œuvres d'art, Bitproof.io pour des documents légaux en tous genres… Monegraph permet aux artistes (photographes, musiciens, écrivains…) de déposer des licences sur leur travail. PeerTracks, qui n'est pas encore lancé officiellement, proposera une plateforme de streaming de musique sur laquelle les utilisateurs utiliseront la blockchain pour payer directement les artistes, sans intermédiaires, et Ujo Music vient de sortir un prototype reposant sur le même modèle.

Gouvernance décentralisée

En se privant de gouvernance centrale, la blockchain inspire aussi les libertariens. Certains ont même utilisé la blockchain Ethereum pour se marier sans passer par l'autorité d'un Etat. D'autres vont plus loin : Bitnation propose une nation parallèle non centralisée et donne la possibilité de se marier, de divorcer, de déclarer la naissance de ses enfants… L'Estonie, pays pionnier sur le bitcoin, a noué un partenariat avec le site en décembre 2015 et propose désormais ses services de notariat à ses citoyens.

Bitnation propose une nation parallèle et donne la possibilité de se marier, de divorcer...

D'autres acteurs voient dans la blockchain le futur du vote sécurisé en ligne, comme Bitcongress ou Follow My Vote. Le Nasdaq, qui utilise déjà le protocole pour stocker et garantir l'authenticité des documents, va désormais utiliser la blockchain pour permettre aux actionnaires de voter électroniquement par ce biais. Le Japan Exchange Groupe va lancer des tests similaires, en partenariat avec IBM.

Dans le domaine de la cybersécurité, la blockchain trouve également son utilité puisqu'elle supprime toute intermédiation humaine. De quoi éliminer les risques de hacking ou de corruption. La start-up estonienne Guardtime travaille par exemple sur ce créneau. Et tout le spectre de la transparence et de la sécurité peut aussi être concerné. Blockverify cherche ainsi  à lutter contre les contrefaçons en introduisant davantage de transparence dans les supply chains.

Les acteurs de l'IoT s'emparent du sujet

IBM et Samsung travaillent ensemble sur le projet ADEPT, une infrastructure blockchain sur laquelle on pourra greffer divers services pour les objets connectés. Les objets n'auront alors plus besoin d'un système centralisé pour communiquer mais pourront le faire de l'un à l'autre de manière autonome. IBM est d'ailleurs l'un des grands acteurs les plus actifs dans la recherche sur la blockchain : le géant va mettre en place un enregistrement sur la blockchain pour ses clients louant des ordinateurs, introduire des services pour aider les développeurs à créer des services sur la blockchain, lancer un réseau baptisé "IBM Garage" dans quatre capitales internationales où les clients pourront mener des expériences sur le sujet…

Les géants ne sont pas les seuls à étudier les applications de la blockchain dans le domaine de l'Internet of Things : la start-up Filament bâtit un réseau décentralisé qui utilise la blockchain pour faire communiquer des capteurs entre eux. Elle a récemment levé 5 millions de dollars auprès de Verizon… et de Samsung, notamment.

Location de voitures, appli de covoiturage, réseaux sociaux…

Devant l'étendue des possibilités d'utilisation, les expérimentations se multiplient. Visa et DocuSign ont par exemple noué un partenariat et utilisent la blockchain pour louer des voitures : l'utilisateur choisit sa voiture, la transaction est entrée dans le "cahier de comptes" de la blockchain, puis l'utilisateur signe le contrat et les conditions d'assurances et la blockchain enregistre ces informations.

De son côté, la start-up israélienne La'Zooz veut s'appuyer sur une blockchain privée pour créer un service de covoiturage décentralisé qui permettrait de trouver des personnes empruntant le même chemin et d'échanger de la monnaie virtuelle pour payer son chauffeur.  Les utilisateurs "mineront" cette monnaie en permettant à l'application de les géolocaliser.

Le chemin est encore loin avant le mass market

Des réseaux sociaux basés sur la blockchain émergent également. Synereo, par exemple, revendique une plateforme sociale "détenue par ceux qui l'utilisent" : elle ne peut pas être hackée, les utilisateurs contrôlent l'usage de leurs données… De son côté, Gem crée des réseaux sociaux intelligents pour les entreprises en promettant les mêmes caractéristiques.

Les applications autour de la blockchain sont multiples et les acteurs qui se greffent autour d'elle de plus en plus nombreux. Mais la plupart de ces nouveaux business n'ont pas encore fait leurs preuves. Le principe même de la blockchain veut que de nombreuses organisations y adhèrent pour qu'elle fonctionne – d'où l'échec du bitcoin, qui n'y est pas parvenu. Pour que les idées quittent les laboratoires de recherche, la collaboration entre grands groupes, start-up, investisseurs et agences de régulation sera un facteur clé du succès. La transition sera longue avant que ces applications n'atteignent vraiment le grand public et se généralisent sur le marché… 

 

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