A cause de la blockchain, les auditeurs vont changer de métier

La technologie va automatiser une grande partie des tâches effectuées jusqu'ici par les sociétés d'audit tout en nécessitant de nouveaux contrôles plus techniques. Les Big Four réfléchissent ensemble à leur avenir.

Deloitte, PWC, EY, KPMG en sont conscients : les progrès de la blockchain et de l'intelligence artificielle tueront le métier d'auditeur tel qu'il existe aujourd'hui. La blockchain surtout, registre auto-validant l'écriture grâce à un contrôle automatique, remplacera les acteurs qui contrôlaient jusqu'ici les comptes en effectuant les vérifications à leur place.

"Aux Etats-Unis, par exemple, Balanc3 crée des systèmes basés sur la blockchain qui constituent des registres partagés pour les entreprises, décrit Julien Maldonato, directeur industrie financière chez Deloitte. Si une telle solution de notarisation des écritures se généralisait sur une blockchain commune à toutes les entreprises, les comptes seraient plus transparents et il n'y aurait plus besoin de contreparties dans les comptes de chaque entreprise."

Certes, le projet est ambitieux : il nécessite de convaincre toutes les sociétés d'adapter leurs systèmes actuels. Mais le gouvernement américain lui-même soutient ce genre d'initiatives qui intègrent une stratégie de standardisation des données des entreprises. Si ce type de blockchains devait se généraliser, le cœur même du métier d'auditeur, la vérification des registres, n'aurait plus raison d'être.

L'audit deviendra un travail de fond plus que de forme

Mais le tiers de confiance n'est pas pour autant voué à disparaître. D'abord, parce que le rôle de l'auditeur n'est pas seulement de vérifier l'écriture du registre mais aussi le contexte des dépenses, des achats, les enjeux autour des transactions... "L'écriture peut-être valable d'un point de vue comptable mais il peut y avoir un problème sur la nature ou la destination des dépenses", note Julien Maldonato.

Transformé par la blockchain, l'audit deviendra un travail de fond plus que de forme. "Les blockchains permettront de supprimer des tâches laborieuses et de libérer du temps pour le conseil qui reste une science complexe, même si l'intelligence artificielle pourra aider", note Julien Maldonato. Alors qu'aujourd'hui l'audit est réalisé par échantillons, la blockchain permettra par ailleurs d'accéder au registre complet et à toutes les transactions plus facilement, facilitant le travail de l'auditeur.

Ceci dit, la blockchain ne libérera pas l'auditeur de toutes les tâches administratives : même si une fois les données inscrites dans la chaîne de blocs, elles ne peuvent être altérées, la phase amont n'est pas exemptée de risques. "Tout ce qui est donné en entrée ou en sortie de chaîne, pour la collecte puis la lecture, devra être vérifié, car dès lors qu'il y a intervention humaine, il peut y avoir une fraude", décrit Julien Maldonato. Les contrôles se déplaceront ainsi en périphérie du registre.

Le futur auditeur devra pouvoir vérifier le code de la blockchain

Surtout, l'utilisation de blockchains pour gérer les comptes des entreprises nécessitera de nouveaux types de vérification plus techniques, auxquelles les auditeurs vont devoir se former. Les entreprises comme Balanc3 imaginent déjà des utilisations plus complexes qu'un registre à l'écriture simple ne faisant que valider les comptes des entreprises. Les smart contracts pourront ainsi permettre de mettre en place du paiement automatisé entre sociétés ou le prélèvement d'impôts automatique par l'Etat.

Devra alors naître une nouvelle forme d'audit, une nouvelle profession capable de vérifier le code et l'infrastructure de la blockchain et des contrats intelligents. Les clauses conditionnelles devront être soigneusement vérifiées puisqu'une fois codées, elles seront irrémédiables. "Il faudra un conseil juridique pour faire comprendre aux parties prenantes que les conditions des smart contrats sont inaltérables, commente Julien Maldonato. Les avocats traditionnels devront monter en compétence sur des aspects plus technologiques."

Certains spécialistes estiment que ces nouveaux systèmes basés sur la blockchain domineront d'ici trois à cinq ans. Julien Maldonato en doute : "La technologie est encore trop immature, changer tous les systèmes représente un énorme chantier et il reste beaucoup de questions concernant sa régulation. Cela débutera de toute façon sur des volumes de transactions modestes."

Les Big Four se sont rencontrés cet été pour réfléchir à leur futur

Toujours est-il que les cabinets français sont conscients du bouleversement naissant. "On observe clairement un mouvement de redéfinition de nos métiers chez Deloitte, que ce soit dans l'audit comptable, dans le conseil ou le juridique", reconnaît Julien Maldonato. Les Big Four (Deloitte, PWC, EY et KPMG) se sont rencontrés cet été pour anticiper les impacts de la blockchain et de l'intelligence artificielle sur le métier. D'autres réunions devraient suivre, pourquoi pas dans la perspective de créer un consortium comme R3 pour les banques et assureurs et engager des tests communs.

En attendant, chaque acteur travaille en interne pour monter en compétence sur la blockchain. Deloitte, par exemple, a lancé 25 tests d'usage dont quelques-uns spécifiquement sur l'audit. Le cabinet simule divers scénarios : que se passerait-il si un registre national ou international était mis en place ? Lorsque la technologie trouvera ses cas d'usage, Deloitte compte bien se positionner rapidement et à moindre coût. Et pourquoi pas aussi toucher les fruits de brevets en imposant sa propre technologie ou vendre des solutions blockchain clé en main…

 

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