Henri Lachmann (Schneider Electric) "Aujourd'hui, je ne créerais pas une entreprise en France"

Figure de l'industrie française, Henri Lachmann livre ses solutions pour rendre sa compétitivité à l'Hexagone.

Alors que François Hollande retourne ce 26 septembre sur le site d'ArcelorMittal à Florange, dont il n'a pu empêcher la fermeture des hauts-fourneaux, Henri Lachmann fait part aux lecteurs du JDN de son ras-le-bol face à l'inefficacité des politiques économiques en faveur de l'industrie. Rencontré au LH Forum, l'ancien PDG de Schneider Electric a sa petite idée sur les mesures à mettre en place.

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Henri Lachmann, ancien PDG de Schneider Electric. © Schneider Electric

 

JDN. Alors que François Hollande se rend ce jeudi à Florange, quels sont, selon vous, les faux pas commis par le gouvernement actuel et ses prédécesseurs en matière de politique industrielle ?

Henri Lachmann. Leur première erreur, c'est de ne comprendre ni l'entreprise ni l'industrie. Les hommes politiques, c'est vrai pour la grande majorité d'entre eux, ne connaissent ni l'une ni l'autre. C'est en partie de notre faute, à nous les industriels, car nous n'avons pas su faire la pédagogie des faits. Le crédit d'impôt compétitivité emploi constitue un exemple criant de cette incompréhension : il profite essentiellement aux entreprises qui emploient des gens non qualifiés et qui ont des emplois non délocalisables. Le premier bénéficiaire, c'est La Poste. Le deuxième, c'est Carrefour ou Sodexo. Qu'on ne me dise pas que La Poste contribue à la compétitivité de l'entreprise France. Qu'on ne me dise pas que les caissières de Carrefour contribuent à la compétitivité de la France. Deuxièmement, les hommes politiques n'aiment pas l'industrie. Et quand on n'aime pas l'industrie, on ne peut pas faire ce qu'il faut faire pour la développer. Troisièmement, on a détruit la valeur travail avec les 35 heures.

 

"Dans un pays à high cost, il faut fabriquer des produits à high price"

Approuvez-vous tout de même certaines mesures récentes ?

Pas beaucoup. L'impôt sur l'excédent brut d'exploitation est lui aussi idiot. L'excédent brut d'exploitation, c'est justement ce qui permet d'investir, à la fois en termes d'investissements purs et durs et de recherche et développement. S'il diminue, c'est mécanique, il y aura moins d'investissement.

 

Dans ce cas, quelles sont les trois mesures à prendre d'urgence ?

Qualifier les jeunes par l'apprentissage. Il faut passer de 400 000 à 800 000 apprentis, même si les résultats ne seront pas visibles dans l'immédiat mais à long terme. Ce n'est pas avec 150 000 gosses qui sortent chaque année du système éducatif sans qualification ni diplôme qu'on va devenir compétitif. Deuxièmement, faire en sorte que nos entreprises, notamment les TPE et les PME, soient plus rentables. Et troisièmement, régénérer et métamorphoser le dialogue social, dont l'archaïsme freine considérablement notre compétitivité, pour qu'il soit plus constructif. En France, on ne se cause pas, on ne discute pas, on ne négocie pas. Et les trois acteurs, le patronat, les syndicats et l'Etat, sont en cause.

 

"Si je devais créer une entreprise aujourd'hui, je me tournerais vers le secteur du e-learning"

Augmenter la rentabilité des TPE et PME, d'accord... mais comment ?

D'abord, il faut faire en sorte que les différents constituants du coût d'exploitation soient moins élevés. Ensuite, quand vous êtes un pays où les coûts salariaux et sociaux sont élevés, ce dont il faut plutôt se féliciter, il faut fabriquer des produits haut de gamme et les vendre à des prix élevés. La notion de low cost est fausse. EasyJet n'est pas un low cost mais un low price pour le client. Le client se moque du coût. Ce qui l'intéresse, c'est ce qu'il paie. Dans un pays à high cost, il faut fabriquer des produits à high price, ce que, pour prendre un exemple, PSA fait moins que d'autres constructeurs automobiles. Audi, Mercedes et BMW n'ont pas de problèmes, eux. Pourtant, les coûts salariaux sont élevés en Allemagne.

 

Les industriels se trompent donc eux aussi parfois. Quel jugement portez-vous sur les patrons d'aujourd'hui ?

Les grandes entreprises françaises, celles du Cac 40 et du SBF 120, sont extrêmement performantes. Elles ont bâti leur performance sur leur internationalisation. Les PME françaises sont quant à elles beaucoup trop faibles. C'est peut-être l'environnement qui ne les a pas favorisées. Toujours est-il que la faiblesse de l'économie française, c'est la faiblesse de son tissu de PME et d'ETI. La France compte un millier d'ETI alors que l'Allemagne en compte 5 000. En France, quand les patrons d'ETI réussissent, bien souvent ils vendent leur entreprise. Au contraire, un patron d'ETI allemande n'a qu'un objectif : transmettre à la prochaine génération une entreprise plus forte et plus grande.

 

"En France, on ne se cause pas, on ne discute pas, on ne négocie pas"

Pour en revenir aux Français, quel grand patron vous fait bonne impression ? Mis à part votre successeur bien sûr...

Jean-Pascal Tricoire, je l'aurais cité en premier, mais ce n'est pas objectif. Quoi que... Il faut savoir qu'on ne gagne jamais seul. La performance est toujours une affaire collective. Il ne faut pas personnaliser une réussite, vedettiser le dirigeant. On n'est pas dans le people business. Air Liquide, Danone, et Schneider Electric sont de belles réussites dans l'industrie française. On peut aussi parler de L'Oréal et LVMH. Ce sont des entreprises qui affichent des performances globales très bonnes. Il n'y a pas que la performance financière qui compte. Il faut maintenant qu'elles aillent plus vers l'économie dite positive, c'est-à-dire vers la création de richesses vers d'autres parties prenantes que les actionnaires, mais ce sont cinq entreprises qui réussissent dans la plupart des domaines d'activité.

 

Pour finir, si vous deviez créer une entreprise, le feriez-vous en France ? Et dans quel secteur ?

Non, la réussite économique n'est pas appréciée en France et on y met énormément de barreaux. Si j'étais jeune, je ne choisirais pas ce pays pour monter une entreprise mais j'y reviendrai, parce que c'est mon pays. Je me tournerais vers le secteur de l'e-learning, parce que je pense qu'on ne pourra ni former ni éduquer les 7 milliards d'humains de façon classique dans des écoles, avec des bouquins et des maîtres.

 

Pour la deuxième année consécutive, le LH Forum rassemble du 25 au 27 septembre 2013 des hommes politiques, des économistes et des dirigeants d'entreprise qui militent en faveur de l'économie positive. Cette dernière, dont l'entreprenariat social, le commerce équitable ou encore la responsabilité sociale des entreprises sont des expressions, vise des enjeux à long terme.

Schneider Electric / Henri Lachmann