Le mensonge de la semaine de 80 heures

Nombreuses sont les personnes qui affirment passer une grande partie de leur vie au bureau. Mais dans bien des cas, le temps passé est surestimé.

Certains secteurs comme la finance ou le consulting sont connus pour leurs horaires éprouvants. Nombreux sont les cadres qui affirment travailler plus de 80 heures chaque semaine.

Pourtant, une nouvelle recherche laisse à penser que les salariés déclarent travailler bien plus qu'ils ne le font vraiment. Pire encore, les plus menteurs obtiennent les mêmes éloges que les vrais accros du travail.

L'étude, conduite par le docteur Erin Reid, professeur à la Questrom School of Business de l'université de Boston, se concentre sur les employés d'un cabinet de conseil en stratégie occupant une place importante aux Etats-Unis. Ce cabinet est particulièrement réputé pour ses exigences en termes de temps de travail. Les consultants ont déclaré à Reid que l'entreprise leur impose une disponibilité permanente.

Reid a étudié les évaluations annuelles, examiné le taux de turn over et mené des interviews avec un grand nombre d'employés. Sa découverte principale interpelle: beaucoup de salariés prétendent travailler plus qu'ils ne le font vraiment. En réalité beaucoup se consacrent à d'autres activités, comme passer du temps avec leur famille.

Alors que 42% des personnes interviewées par Reid ont réellement des semaines de travail de 60 à 80 heures, 31% comptabilisent seulement 50 à 60 heures mais ont trouvé des moyens de faire croire à leurs supérieurs qu'ils travaillent plus. Un quart de l'échantillon qui déclare travailler moins adévoilé son réel emploi du temps à leurs managers.

A titre de comparaison, seulement 11% des femmes interviewées par Reid ont menti sur leur semaine de travail et 44% ont révélé à leurs supérieurs qu'elles travaillent moins longtemps. Les hommes et les femmes qui ont fait part de leurs horaires de travail inférieurs à la moyenne du secteur ont été pénalisés par de mauvaises évaluations et se sont vus refuser une promotion.

Reid a avancé quelques hypothèses pour expliquer pourquoi les hommes sont plus susceptibles de mentir sur leur temps de travail que les femmes. Selon elle, l'entreprise étudiée estime probablement que seules les femmes peuvent avoir des difficultés à concilier travail et famille. Elle propose donc aux femmes des aménagements tels que du temps partiel ou des déplacements moins fréquents. Mais les hommes, quant à eux, doivent se débrouiller et trouver des méthodes clandestines pour combiner travail et engagements familiaux.

Les hommes développent des stratégies pour faire semblant d'avoir des emplois du temps surchargés et passer du temps avec leur famille 

En outre, comme l'entreprise estime que les femmes peuvent être plus sujettes aux conflits travail/famille, les supérieurs surveillent peut être de plus près leurs heures de travail. Moins surveillés que les femmes, les hommes peuvent alors plus facilement tromper la surveillance de leurs managers.

Reid a identifié de nombreuses méthodes employées par les hommes pour faire semblant d'avoir un emploi du temps surchargé. Par exemple, certains traitent avec des clients locaux, ce qui leur permet de voyager moins. D'autres ont tissé des liens avec leurs collègues afin de s'aider mutuellement à remplir leurs responsabilités professionnelles.

A titre d'exemple, un manager appelé "Lloyd" (Reid utilise des pseudonymes pour protéger l'identité des employés) a pu partir au ski pendant une semaine alors qu'il était supposé être en déplacement. "Je passais des appels le matin et le soir mais j'étais disponible pour mon fils quand il avait besoin de moi et j'ai pu skier pendant 5 jours consécutifs," a-t-il révélé à Reid.

Reid a nuancé sa recherche en signalant que cette étude ne concernait qu'une seule entreprise, et qu'elle ne pouvait donc pas généraliser ses résultats de façon certaine. Elle a néanmoins discuté avec des consultants d'autres entreprises et a découvert qu'eux aussi doivent être disponible en permanence.

Les résultats  de son étude sont marquants, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, ils montrent qu'hommes et femmes ont les mêmes difficultés à concilier travail et famille. La plus grande différence réside dans la façon de gérer ces conflits. "Les hommes et les femmes ont les mêmes difficultés à remplir les exigences professionnelles" a déclaré Reid. "Mais ils ont des méthodes d'adaptation différentes."

Le deuxième point à relever, c'est que les entreprises n'ont pas l'air de comprendre de quoi relève la performance au travail. "Demander à ses employés de travailler tout le temps n'est pas nécessaire pour obtenir un travail de qualité et est problématique pour la majorité des travailleurs", affirme l'universitaire. Les employés apparemment "idéaux" qui font semblant de travailler alors qu'ils passent du temps avec leur famille reçoivent quand même des éloges et des promotions. Il semblerait que les entreprises mettent toujours au premier plan les marques d'engagement pour l'entreprise. L'étude suggère également que les employés qui consacrent un temps excessif au travail n'ont pas toujours de meilleurs résultats que ceux qui travaillent moins longtemps.

Cependant, dans un article paru dans la Harvard Business Review, Reid a écrit que lorsqu'elles contactaient les dirigeants de l'entreprise avec les résultats de son étude, ceux-ci n'avaient pas l'intention de modifier leurs attentes en termes de temps de travail. Au contraire, ils ont déclaré qu'un homme qui révélait un emploi du temps réduit et, donc, qui faisait part de son manque d'intérêt à s'impliquer complètement dans son travail n'était pas le genre d'employés qu'ils recherchaient. De plus, ils se sont demandé comment ils pouvaient enseigner aux femmes à faire semblant de travailler plus longtemps également.

Reid espère que les entreprises se rendront compte prochainement que leurs exigences ne sont pas réalisables et les changeront. Selon ses dires, son étude n'est qu'une goutte d'eau dans un "vaste débat".


Article de Shana Lebowitz. Traduction par Manon Franconville, JDN.

Voir l'article original : The finding that men are pretending to work 80-hour weeks says a lot about modern management

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