Proposition pour un nouvel outil d’évaluation et de protection de la biodiversité animale française

Il devient urgent que la France se dote d'un indicateur lui permettant de mesurer sa biodiversité. Un enjeu à la fois environnemental, économique et d'intérêt général.


Après le constat du rapport Chevassus-au-Louis de 2009 qu’il n’existe en France que très peu d’indicateurs sur la biodiversité, harmonisés sur l’ensemble du territoire métropolitain, comme le Suivi Temporel des Oiseaux Communs (STOC), « le principal défi est […] de disposer de données concrètes, pour l’ensemble du territoire national et à des échelles spatiales suffisamment précises, de l’état de la biodiversité ».
Dans un but de cohérence globale pour permettre des comparaisons interrégionales, il est nécessaire de créer un indice global et national de la biodiversité animale, qui tienne compte de l’ensemble des milieux écosystémiques de la métropole. S’il semble impossible de rendre compte de l’extrême richesse de la biodiversité animale métropolitaine par un indice unique, au moins peut-il incarner une première approche de l’état général de cette biodiversité, dans le temps et dans l’espace.

Cet indicateur serait d’autant plus utile s’il permettait de concrétiser l’idée de l’économiste Jacques Wéber de favoriser une croissance économique respectueuse de la biodiversité en rendant très coûteuse pour l’agent économique l’altération de cette biodiversité et de ses équilibres. A l’inverse sa sauvegarde ou sa résilience par ce même agent doit être encouragée. Il faudrait pour cela fixer un prix à l’altération des équilibres de différentes espèces animales en fonction de leur rareté et de leur capacité à subsister, sans menacer la survie des autres espèces.

Ce nouvel indice agrégé de compréhension de l’état général de la biodiversité métropolitaine, exprimé sous la forme universellement compréhensible et harmonisable du prix, pourrait ainsi permettre la mise en place d’un mécanisme de régulation des activités économiques et de leur impact sur la biodiversité animale. La fixation de ce prix se ferait sous la forme de la courbe suivante (cette courbe abstraite n’est pas représentée à l’échelle et seule la forme des différents segments de courbe importe) :


Dans ce graphique le prix d’un spécimen est présenté dans une perspective dynamique et non statique car le raisonnement se fait à la marge, moins sur l’état de la biodiversité à un temps t (difficile à quantifier et à l’utilité éphémère) que sur son évolution dans le temps.

Par ce mécanisme, la perte ou le gain d’un spécimen ou d’un groupe serait internalisé dans les activités économiques sous la forme d’une taxe, si on s’éloigne du seuil idéal, ou d’une subvention, si on s’en rapproche. Cependant, ce système présente une limite importante qui est que l’internalisation de la variation de l’état de la biodiversité ne peut se faire ici qu’après l’altération de son état et ne peut donc pas l’anticiper.
Le seuil idéal traduirait la fourchette d’effectifs pour une espèce donnée qui permette la sauvegarde de l’espèce et le renouvellement de ses générations, sans risque d’extinction de celle-ci ou d’un déséquilibre quelconque de l’écosystème environnant. A ce seuil idéal correspondrait un prix minimum qu’une espèce non-invasive pourrait atteindre. La gratuité n’est pas envisagée ici à cause du refus moral d’envisager la destruction gratuite d’êtres vivants qui ne sont pas dangereusement en surnombre.
 

Si, comme le fait remarquer Jacques Wéber, donner un prix à la biodiversité pose un problème éthique, nous soulignons qu’il ne s’agit pas ici de fixer la valeur intrinsèque d’une espèce, certainement impossible à fixer par ailleurs, mais bien celle du prix d’un spécimen en tant qu’outil économique pour la régulation de ses effectifs. Ce système amoral, et non immoral, refuse donc d’attribuer à une espèce une quelconque valeur, mais fixe un prix suite à une délibération qui se veut rationnelle.
Cette approche utilitariste de la fixation du prix (qui distingue donc prix et valeur) est décrite par le rapport Chevassus-au-Louis qui parle d’une « approche, dite « coût/efficacité », [qui] est basée sur une estimation [du prix] qu’il faut fixer pour inciter les acteurs concernés à s’adapter et atteindre ainsi le but recherché. » Il ne s’agit donc pas de donner un « permis de ravager » un écosystème en échange d’une masse monétaire mais plutôt d’inciter à la prise en compte de la biodiversité dans les choix rationnels des acteurs économiques.

C’est d’ailleurs ce qui justifie l’allure générale de la courbe.
En effet, hors de ce seuil idéal constant, que les effectifs de l’espèce en question soient insuffisants ou trop élevés, le prix augmenterait plus que proportionnellement à l’évolution de la population, et ce, afin d’encourager un retour au seuil idéal par une réaction des pouvoirs publics et un changement de comportement des acteurs économiques.
Le prix associé à une espèce pourrait atteindre théoriquement un infini lorsque la population de l’espèce concernée atteindrait un des deux seuils critiques (soit l’effectif minimum pour la survie d’un noyau de population dans la perspective d’un futur repeuplement, soit l’effectif maximum que cette espèce peut atteindre sans menacer définitivement les autres espèces d’une extinction en France par la concurrence ou la prédation).
Ces derniers restent théoriques, mais si l’un d’eux devait être atteint malgré tout, nous pourrions imaginer que l’espèce en question serait retirée du panier d’espèces sélectionnées pour que l’indice reste significatif.
 

Enfin, la droite grise qui est la seule à passer par le point (0 ; 0) est réservée aux espèces dites « invasives », c’est-à-dire qui viennent d’autres régions du monde et qui ont vocation à menacer les équilibres écosystémiques domestiques. L’extermination de ces espèces sur le territoire national est généralement recommandée par la communauté scientifique et initiée par les pouvoirs publics. Son allure droite permet d’éviter un relâchement de la pression sur ces espèces dû à la diminution du coût marginal d’un spécimen à mesure que l’effectif total s’approche de zéro.

Pour être efficace, ce mécanisme doit être assorti d’un panier d’espèces dont la sélection doit répondre à une série d’exigences très précises ; pour permettre des comparaisons statistiques aux échelles nationale, régionale ou locale, ces espèces doivent se trouver sur la quasi-totalité du territoire métropolitain (ce qui exclut d’office les écosystèmes très particuliers de l’Outre-Mer et de la Corse).
De plus, elles doivent être aussi variées que possible pour éviter les doublons et donc un biais dans le résultat final, elles doivent donc se distinguer les unes des autres par leur habitat naturel, leur régime alimentaire, leur place dans la chaine alimentaire et leur statut de protection juridique. Enfin leur sensibilité aux activités humaines doit être de différentes natures qu’il s’agisse de pollutions chimiques, de fragmentation écologique, de pollution lumineuse, de surexploitation des ressources, etc...
 

Le panier d’espèces que nous proposons ici est constitué de vingt espèces représentatives répondant à ces critères. Le choix de ce nombre est motivé par un souci de compromis entre intelligibilité et refus d’une trop grande dépendance de l’indice final à l’une ou l’autre des espèces. Ce panier, bien sûr discutable et perfectible, est composé d’un mollusque, de deux amphibiens, de deux reptiles, de trois poissons d’eau douce, de quatre insectes, de quatre mammifères et de quatre oiseaux, qui sont ;

1)       L’alouette des champs, Alauda arvensis (Linnaeus 1758).

2)       Le scarabée pique-prune, Osmoderma eremita (Scopoli, 1763).

3)       La loutre européenne, Lutra lutra, (Linnaeus, 1758).

4)       La loche noire, Arion ater, (Linnaeus, 1758).

5)       Le Pélodyte ponctué, Pelodytes punctatus, (Daudin, 1802).

6)       Le Sanglier, Sus scrofa, (Linnaeus, 1758).

7)       La couleuvre à collier, Natrix natrix, (Linnaeus, 1758)

8)       L’Anguille d’Europe, Anguilla anguilla, (Linnaeus, 1758)

9)       La pipistrelle commune, Pipistrellus pipistrellus, (Schreber, 1774)

10)    Le petite tortue, Aglais urticae, (Linnaeus, 1758).

11)    Le Geai des chênes, Garrulus glandarius, (Linnaeus, 1758).

12)    La buse variable, Buteo buteo, (Linnaeus, 1758).

13)    La truite commune, salmo trutta (Linnaeus, 1758)

14)    La mésange bleue, Cyanistes caeruleus, (Linnaeus, 1758).

15)    L’Agrion de Mercure, Coenagrion mercuriale, (Charpentier, 1840)

16)    La coccinelle asiatique, Harmonia axyridis, (Pallas, 1773).

17)    Le lézard des souches, Lacerta agilis, (Linnaeus, 1758).

18)    Le grand brochet, Esox lucius, (Linnaeus, 1758 ).

19)    Le lérot commun, Eliomys quercinus, (Linnaeus, 1758).

20)    La grenouille-taureau, Lithobates catesbeianus, (Shaw, 1802)

On pourrait ainsi obtenir une représentation approximative de la situation actuelle de ces espèces (notées sous la forme du nombre figurant dans la liste précédente). En toute logique, chacune de ces espèces devrait être présentée dans son graphique propre, mais l’absence d’échelle sur notre graphique abstrait nous autorise ce raccourci.

Si on constate que l’indice global serait plutôt à la hausse (sous l’influence de 7 espèces en sous effectif, et 4 dans un processus d’envahissement ou d’invasion), mais en l’état actuel, il ne permet pas de fixer un indice des « prix » de la biodiversité pour l’année 2013, du fait du manque actuel de donnée et de son abstraction, il ne peut servir que de source d’inspiration éventuelle pour des travaux futurs à inscrire dans le temps long.

Pascal de Lima et Gwenaël Le Sausse  

Développement durable