Un livre de chevet formidable pour vous aider tout au long de l’année

Quand on referme le "Journal des années noires - 1940-1944" de Jean Guéhenno, on se dit qu’il faut le partager tant il suscite l’enthousiasme ! D'une actualité éclatante, ses enseignements vous seront utiles dans votre travail au quotidien comme dans votre vie personnelle.

    

Tout d’abord, quelques mots sur l’auteur : d’origine modeste, Jean Guéhenno doit entrer à l’usine très tôt pour gagner sa vie. Mais il a gardé ce goût irrépressible de l’Ecole ; il passe son bac tout seul, entre à Normal Sup puis est reçu à l’agrégation de lettres. Quand la guerre éclate, il a déjà 50 ans (il a fait celle de 14-18), il forme de jeunes futurs normaliens et il est un écrivain reconnu. En 1962, il entrera à l’Académie française.

Il y a tant de choses à raconter dans ce journal de guerre : l’occupation et ses souffrances ; ses observations d’intellectuel dans la tourmente ; ses réflexions sur la France, sur les Français, sur l’Histoire, sur l’Homme, sa grandeur et ses misères… Forcément, dans un journal de bord, il est question de tout et de rien, du quotidien comme de l’exceptionnel… Là, il y a beaucoup de sublime.  

Dans ce paquet de perles, j’ai choisi d’en faire connaître quelques-unes car elles fonctionnent comme l’aide dont chacun rêve : être accompagné dans son travail de tous les jours et dans ce désir de se dépasser, quelles que soient les circonstances.

La première perle est ce conseil précieux, face à l’adversité, de ne pas s’abandonner à la détresse, au repli mais plutôt de se mobiliser et se remettre en cause. Il y a de belles pages sur la difficile réalité de l’occupation. Mais les plus belles sont consacrées à la manière dont il en a tiré profit malgré tout : ne jamais renoncer, tel est son message : "Faisons de nécessité vertu. Les circonstances mêmes nous aideront peut-être, qui sait. Nous deviendrons plus intelligents. Il va falloir ruser, tourner dix fois sa langue dans sa bouche, sa plume dans son encrier. Nous parlerons mieux. Nous écrirons mieux." Un message qui ressemble fort à ce que nous enseigne la République des lettres au XIVème siècle : même dans des régimes tyranniques, des esprits libres réussissaient à émerger ! Travailler en se replongeant dans ses tâches est le plus sûr moyen de retrouver sa noblesse :  "Que notre cellule soit  pleine de clarté ne dépend après tout que de nous." Nous ne sommes pas loin de cette idée que le travail bien fait entraîne la paix…

La deuxième perle est cette incitation constante à penser par soi-même, unique manière d’approfondir sa connaissance du monde. Pour illustrer ce point, il écrit ceci : "Un homme d’autrefois qui ne savait pas lire se sauvait par la méfiance. Il se savait ignorant, aussi bien qu’un Descartes, et était en garde contre quiconque parlait trop bien. Il pensait seul, ce qui est l’unique manière de penser." Quelle actualité au regard du bruit de notre monde qui pousse chacun à se rétrécir par la répétition plutôt qu’à grandir en réfléchissant par soi-même ! Grandir, c’est d’abord travailler…

La troisième perle est cette invitation à ne jamais rester seul et à aller vers les autres. La guerre éloigne et pas seulement physiquement. Elle assèche :  "C’est le pire de la servitude de nous enfermer en nous-mêmes malgré nous." Jean Guéhenno cultive la conversation, y compris avec ceux dont il ne partage pas tous les choix. Il sait que la confrontation des pensées élève et unit si on en a la volonté ! Il montre l’importance dans un groupe de la présence de personnalités différentes avec leurs angles de vue complémentaires. Par exemple, en évoquant les artistes, il souligne l’enrichissement qu’apportent leurs visions singulières mais aussi l’allègement qu’elles produisent dans l’appréciation de toute chose. Ainsi dans nos structures professionnelles, suivons sa recommandation : obligeons-nous chaque jour à de nouvelles rencontres, parfois décalées, parfois improbables. A tous les coups, elles nous enrichiront. Je songe soudain, dans l’univers professionnel (mais aussi politique), à ces comités de direction dans lesquels tous, peu ou prou, se ressemblent. De quels éclairages ne se privent-ils pas ! A l’heure de la parité et de la diversité si vantées, je fais une suggestion : n’est-il pas temps de rendre obligatoire la présence d’un poète, d’un historien, d’un philosophe, d’un paysan… dans ces assemblées de décideurs ? Et si on mettait en place la parité culturelle ?

Enfin, la perle des perles est que ce livre vous rendra heureux ! Je sais bien que votre travail occupe tout votre temps et que la seule perspective de vous plonger dans un livre vous épuise. Et pourtant, comme tout le monde, vous avez ce besoin naturel de "sortir de vous-même pour être plus puissant". C’est l’occasion idéale : ce journal est rédigé comme il se doit, par petits morceaux. Votre lecture en sera plus simple : chaque jour, une page ou deux à lire. Vous pouvez interrompre votre lecture, sauter les passages qui vous sembleront éloignés de vos attentes. Vous pouvez aussi l’ouvrir où vous voulez, tout est bon à prendre. Et les sujets sont d’une actualité parfois sidérante : l’éducation qui est le bien le plus précieux, le travail qui libère par la reconnaissance et les liens qu’il crée, l’importance de la langue sans laquelle nous mesurons vite notre impuissance, la jeunesse qui doit se garder du jeunisme, l’Europe qu’il faut construire sans pour autant se détruire, l’Histoire sans laquelle l’ombre domine, la modernité qui oublie que l’humilité est une compétence maîtresse du bâtisseur… Vous y rencontrerez également des personnages hauts en couleurs, des grands et des inconnus, tous passionnants. Et parfois, il arrivera que vous lâchiez le livre emporté par le rire ! Le 1er mars 1941, il note : "Hier dans le métro, un soldat allemand compulse son guide de Paris. Il finit par s’adresser à un vieil ouvrier. Il cherche la station Bréguet-Sabin.  Le vieil homme le renseigne mais ne parvient à se faire comprendre. Alors débordant d’une pitié sincère : Mon pauvre vieux. Mais c’que t’es c… Qu’es-tu venu foutre ici ? C’est trop compliqué pour toi."

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