Le tout écran source de burnout

Travailler devant un écran est tout sauf une sinécure. Ce mode de travail développe les douleurs physiques mais surtout mentales. Un problème encore peu connu.

Imaginez un bureau dans lequel une dizaine de personnes travaillent en open-space face à un ou plusieurs écrans. Pour beaucoup, leur situation pourrait paraître enviable. Pas d'activité physique exténuante dans le froid ou la poussière des heures durant... Pourtant, pour Georges-Philippe Dabon, médecin spécialisé dans les maladies liées au travail, la vie de bureau peut s'avérer plus dangereuse qu'on ne le pense : "Souvent, le grand public a tendance à opposer les métiers physiques et le travail de bureau supposé être une planque. Mais c'est une erreur. Parmi mes patients souffrant de maladies liées à leur activité professionnelle, les salariés du secteur tertiaire sont très représentés. L'écran est souvent la cause de tous leurs maux".

Douleurs physiques, mal-être mental

D'après le praticien, les personnes les plus touchées seraient les cadres. "Travailler devant un ou plusieurs écrans c'est normal. C'est la surexposition qui est dangereuse. Rares sont les cadres qui se cantonnent aux 35 heures. Ils travaillent beaucoup, dans la pression, parfois de chez eux, et ont toujours un écran sous les yeux. Dans ce cas, cela peut s'avérer dangereux. Le danger survient lorsque l'on passe plus de dix heures chaque jour devant un écran et que l'on ne fait pas assez de pauses".

"C'est la surexposition à l'écran qui est dangereuse. Or, rares sont les cadres qui travaillent 35 heures"

Mais quels sont précisément les conséquences du tout écran sur la santé ?  "Le travail de longue durée devant un écran entraine des douleurs cervicales, craniales ou des troubles musculo squelettiques, les redoutés TMS". Toutefois, d'après son expérience, la principale victime serait les yeux du travailleur qui seraient trop sollicités : "La grande majorité des problèmes de santé liés à l'écran est d'origine oculaire. L'œil est maintenu par six muscles. S'il est trop sollicité, les muscles se fatiguent, notamment au niveau d'un muscle que l'on nomme le grand oblique. Mais au-delà des douleurs, l'écran est bien souvent une cause de troubles mentaux. Il entraîne une addiction, empiète sur notre sommeil qui devient moins réparateur. Dans ce cas, la douleur physique et la lassitude mentale deviennent telles que le burnout peut se développer".

Fabienne Danzé, fondatrice de Mon carré vert, cabinet de conseil spécialisé dans les risques psychosociaux liés au travail est catégorique : "Mon expérience de consultante me permet d'affirmer qu'il existe un lien entre le mal-être au travail et la surexposition aux écrans".

"Il existe un vrai lien entre le mal-être au travail et la surexposition aux écrans"

"Nous n'en avons pas forcément conscience, mais le tout écran change notre rapport au travail… Et ce n'est pas forcément bon pour notre santé. Si vous observez le quotidien d'un open space, vous constaterez probablement que nous sommes souvent immobiles et sans suffisamment de vrais échanges avec nos collègues. Or, pour se sentir bien au travail, il est nécessaire de tisser de vrais liens. Et ce n'est pas un écran qui va nous aider", étaye la consultante.

D'après elle, le tout écran est un terreau fertile pour le développement du burnout. "En passant tout son temps derrière des écrans, nous avons tendance à effectuer des tâches sur lesquelles on n'a pas de prise, sans assez de lien avec des personnes physiques. L'écran peut faire tampon au contact et au concret. Avec un écran, le manager pense que tout est plus simple et plus rapide. Il demande donc de l'immédiateté, des multiples tâches qui en réalité sont extrêmement chronophages. C'est un véritable souci car les principaux facteurs déclencheurs d'un burnout sont la perte de sens et la pression de la hiérarchie".

Que faire ?

Pour les salariés, la première chose à faire est de s'autodiscipliner pour éviter que l'écran ne prenne le contrôle. "C'est simple grâce à de petits comportements quotidiens", affirme Fabienne Danzé. "Concrètement, il faut s'accorder de vrais temps de pause sans écrans, assister à des réunions avec un cahier mais pas un écran. Surtout, il est indispensable de séparer vie personnelle et vie professionnelle. Votre messagerie professionnelle, vos appareils de bureau ne doivent pas vous suivre chez vous", poursuit-elle. Le docteur Dabon préconise quant à lui un exercice simple : "Toutes les deux heures, fermez vos yeux et pendant 20 secondes faites les tourner dans le sens des aiguilles d'une montre".

"Je ne compte plus les jours de congés prescrits pour des raisons liées à l'écran"

Toutefois, ces petits gestes ne servent à rien sans une implication de l'entreprise. D'après les spécialistes, le management doit mettre en place certaines actions. "Avant toute chose, il doit prendre conscience que le tout écran n'est pas forcément lié à une hausse de la productivité. En tant que praticien, je suis également convaincu qu'encourager des pauses obligatoires, inciter à ne pas utiliser sa messagerie professionnelle sur ses écrans personnels, voire installer des salles de sieste sont des pistes qui méritent d'être explorées et qui permettent de lutter efficacement contre le burnout", témoigne le docteur Dabon.

Les entreprises et les pouvoirs publics doivent prendre le problème à bras le corps pour des raisons de santé et des motifs financiers

Fabienne Danzé est sur la même longueur d'onde. "Les managers peuvent penser que grâce au numérique et aux écrans, tout est simple et rapide.  C'est faux. Ils doivent arrêter le culte de l'immédiat, privilégier le discours en face à face aux messageries instantanées. Surtout, ils doivent cesser de demander des reporting immédiats". "La question du reporting immédiat est importante car médicalement parlant, il est prouvé que les saisies de données sur une période de temps imposée ne fait qu'augmenter les tensions psychiques qui conduisent à des troubles mentaux comme le burnout", surenchérit le docteur Dabon.

Les deux experts interrogés sont unanimes : les entreprises et les pouvoirs publics auraient tout intérêt à prendre le problème à bras le corps pour des raisons de santé, mais également pour des motifs financiers. "Je ne compte plus les jours de congés que j'ai prescrit pour des raisons liées à l'écran. L'écran est un facteur générateur de burnout et plus généralement de maladies professionnelles. Cela a un coût pour la société et en termes d'absentéisme, d'indemnités journalières et de patients qui décident de tout arrêter et de se reconvertir suite à un burnout", témoigne le docteur Dabon. Selon Fabienne Danzé, "Ce que je nomme l'absentéisme numérique a un vrai coût caché. Il risque d'augmenter car le fait d'être né avec des écrans, comme c'est le cas de la génération Z qui arrive sur le marché du travail ne constitue en aucun cas un bouclier. Sans compter que de nombreuses pathologies n'ont sans doute pas été découvertes".

 

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