Taxe à 75 % : en finir avec le syndrome Gainsbourg

On blâme très souvent la forte fiscalité des hauts revenus. Il est vrai que si sur le fond cette politique parait morale et juste, elle est bien plus critiquable sur sa forme actuelle qui manque de progressivité, notamment en ce qui concerne l’impôt sur le revenu et la taxe à 75 %.

En ce qui concerne la taxe à 75 %, on entend souvent dire d’elle qu’elle est désincitative pour les talents et les cerveaux du pays qui le perçoivent parfois comme une punition contre le succès.
Qu’en est-il dans le milieu du football ? A l’heure où les clubs de la ligue 1 grondent et menacent de faire grève contre la taxe à 75% sans être étouffés par la honte que devrait leur inspirer une telle idée dans un pays où le nombre de situations de misère et de précarité explosent, dans un silence médiatique parfois assourdissant, peut-on considérer qu’il y a danger pour le football français et son championnat ?

En finir avec le syndrome Gainsbourg

Précisons tout d’abord une chose. Il faut en finir avec le « syndrome Gainsbourg » qui part de l’idée fausse que sur 100 € gagnés, 75 € partent en fumée dans le cadre de cette taxe. Comme toute tranche de l’impôt sur le revenu, la taxe à 75 % n’entraine pas pour les revenus, ici des footballeurs, une taxation intégralement au pourcentage auquel elle correspond, ici 75 %. En l’espèce cette taxe devrait s’appliquer sur les revenus supérieurs à 1 millions d’euro (la tranche inférieur de l’impôt sur le revenu étant à 45%). Cela signifie donc que pour un revenu d’1,1 million d’euros, la taxe à 75 % ne serait responsable du prélèvement que de 75 000 €, c’est-à-dire seulement 6,82 % du revenu total et pas 75 %. Le montant du revenu inférieur à 1 million d’euros restant soumis aux tranches plus basses de l’impôt sur le revenu.
En ce qui concerne l’impact qu’aura cette taxe sur la mobilité des joueurs en France (en clair, leur fuite) une étude vient d’être publiée dans l’American Economic Review en août 2013 par Henrik Jacobsen Kleven, Camille Landais et Emmanuel Saez. Cette première dans le monde de la recherche est intitulée « Taxation and International Migration of Superstars : Evidence from the European Football Market ». L’étude part du principe que « la mobilité internationale [des joueurs] est élevée, ce qui en fait un véritable laboratoire pour étudier l’effet de la fiscalité ». Elle traite des carrières « des joueurs de première division pour 14 pays de l’Union européenne […] de 1985 à 2008 ». Les chercheurs soulignent que « la loi Bosman de la Cour de justice européenne de 1995 a facilité le transfert des joueurs et [permis] une expérience quasi expérimentale [pour] déterminer (i) l’élasticité du nombre de joueurs étrangers par rapport à son taux d’imposition net.  (ii), l’élasticité du nombre de joueurs domestiques par rapport à son taux d’imposition net ».
La conclusion de l’étude est sans appel. Parmi les paramètres qui expliquent la mobilité des joueurs, la fiscalité est de très loin le premier facteur, bien avant un quelconque patriotisme, défini ici comme le sentiment d’appartenance à une nation. Cette idée de patriotisme est très loin de suffire pour retenir des joueurs soucieux de mettre à l’abri leurs revenus mirobolants, ce qui explique largement les différences de répartitions entre joueurs nationaux et étrangers.  
En effet, une fiscalité attrayante pour les hauts talents inonderait le marché de joueurs étrangers de très haut niveau et éliminerait les joueurs nationaux. C’est le cas de l’Italie, et de l’Espagne et dans une moindre mesure l’Angleterre et l’Allemagne. Ce mécanisme entraine un effet de déplacement (sur les joueurs nationaux moins payés) qui montre que des taxes incitatives sur les hauts talents repoussent les joueurs nationaux vers des championnats de moins bon niveau (secondes divisions des grands pays du football, Suisse, Turquie…).
A l’inverse, il est clair que les grands joueurs disparaissent (qu’ils soient nationaux ou étrangers) des championnats dont la fiscalité est pesante pour ne laisser place qu’à un championnat composé de joueurs essentiellement nationaux généralement moins bien payés et de joueurs étrangers beaucoup moins bons (Le cas d’école est ici celui de la France). 

La mobilité des talents est un enjeu de politique économique crucial

Surtout lorsque les impôts diffèrent substantiellement entre les pays, et que les barrières à la migration sont inexistantes comme dans le cadre de l’Union européenne. On peut donc en conclure que cette taxe à 75 % fera fuir les grands joueurs de France et abaissera le niveau des équipes des clubs de ligue 1. Les revenus indécents devraient se raréfier (sauf peut-être dans les clubs où le financement n’est pas un problème comme au PSG aux mains des Qataris), mais est-ce là un mal ? Après la honte nationale inspirée par l’équipe de France à la coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud ou les nombreux dérapages de nos footballeurs stars, n’est-il pas préférable que les joueurs qui n’ont pour valeur et éducation que le goût du bling-bling laissent la place à des joueurs peut être moins bons, mais payés de manière un peu plus décente et moins déconnectée de leurs supporters, de leur hymne national, de la réalité de la crise, ou encore des valeurs originelles du sport ?

Chronique rédigée avec Gwenaël Le Sausse

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