Comment OVH est devenu le premier hébergeur d'Europe

Histoire OVH Grâce à de multiples optimisations techniques et financières, OVH a réussi à héberger plus de 170 000 serveurs. Voici les recettes qui lui ont permis de dépasser les 200 millions d'euros de chiffre d'affaires en France.

Le 8 octobre, OVH célébrait sa réussite aux Docks de Paris. Près de 3 500 clients, prospects et partenaires de l'hébergeur français avaient confirmé leur participation et, malgré les grèves de la SNCF, quelque 2 000 avaient fait le déplacement. Quelle start-up française peut rassembler autant de monde ? Et surtout, quelle start-up française atteint la réussite financière d'OVH ? Sans doute aucune. Car depuis qu'ils ont fondé leur entreprise en novembre 1999, Octave Klaba et sa famille en ont fait un mastodonte, tout en restant très discrets. Preuve de cette discrétion, la famille ne communique pas sur ses éléments financiers.

Lors de l'OVH Summit, Octave Klaba annonçait ainsi un chiffre d'affaires 2013 de 200 millions d'euros en France, et une croissance d'environ 30% cette année. Sauf que la Coface, qui assure les crédits des entreprises et dispose pour cela des meilleures informations financières, affiche, elle, un chiffre d'affaires de 240 millions d'euros en 2012 pour le groupe. En y ajoutant une croissance de 30%, on arrive aux alentours de 312 millions d'euros en 2013. Il est vrai que la société est difficile à suivre : elle dispose de multiples filiales à l'étranger (la Pologne et l'Espagne réalisent près de 7 millions d'euros chacune), d'une centrale éolienne (380 000 euros de chiffre d'affaires), de multiples filiales en France et même de sa propre agence de communication (700 000 euros de chiffre d'affaires). Le JDN a reconstitué la galaxie OVH et nous en publions la liste complète ci-dessous.

Le business d'OVH ? Les services Internet. En premier lieu l'hébergement de sites Web, appelé hébergement mutualisé, où plusieurs sites clients sont stockés sur le même serveur. OVH en héberge plus d'un million en pratiquant des prix cassés, notamment sur les noms de domaine qu'il vend à prix coûtant pour attirer des clients. Un secteur, représentant environ 30% de son activité, qui serait très profitable malgré les prix cassés pratiqués. Les services annexes (VoIP, ADSL, messagerie) représentent encore une petite partie du chiffre d'affaires. Car la plus grosse part du chiffre d'OVH vient des serveurs dédiés, ces serveurs vendus de 4 à 700 euros par mois, que les clients louent pour leurs propres besoins. Enfin, l'hébergeur se lance sur le cloud, où il essaie de concurrencer Amazon AWS. 

Le génie du low-cost

 

La marque de fabrique d'OVH pour attirer des clients, ce sont les prix bas. L'hébergeur a depuis longtemps cassé les prix. Et pour cela, il pratique une technique particulière qui consiste à fabriquer entièrement ses serveurs. Cela lui permet de réduire les prix d'un serveur d'entrée de gamme de 220 euros (s'il l'achetait tout fait) à environ 140 euros soit une économie de 35%. Pour cela, il faut assembler une carte mère / processeur à près de 100 euros, un disque dur à 30 euros, et ajouter 15 euros pour le réseau. C'est sa filiale Marielys qui s'en charge. Pour cela, elle achète des pièces détachées directement auprès des constructeurs (OVH est ainsi le premier client européen d'Intel) pour ensuite assembler les serveurs. Elle enregistre 30 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2011, cela donne une idée de la quantité de serveurs montés cette année là.

 

Mais n'imaginez pas de jolis boîtiers avec des LED en façade façon Matrix. Les serveurs d'OVH, ce sont plutôt des "boîtes à pizza". L'hébergeur fait façonner (en Pologne) des morceaux de tôle en fer sur lesquels reposent les cartes-mères. Les boîtiers ne sont pas fermés et, sur les serveurs les moins chers, ne sont pas placés à l'horizontale mais à la verticale. Sur ces serveurs là, OVH n'ajoute aucune alimentation au boîtier (ça coûte cher et cela gâche de l'électricité car les alimentations bas de gamme sont peu efficientes), mais amène directement du courant continu 12 volts converti par un transformateur situé au pied des serveurs. Ce transformateur contient aussi des batteries en cas de coupure de courant, cela libère de la place ailleurs. Autre technique pour obtenir des serveurs moins chers : recycler les machines chaque année. Les serveurs haut de gamme deviennent les serveurs milieu de gamme et le milieu de gamme devient entrée de gamme. Si bien que les serveurs peuvent être utilisés pendant 5 ans, en leur rajoutant quelques composants.

Une fois le prix d'achat des serveurs massacré, ce sont les coûts de fonctionnement qui doivent être abaissés. Et au premier rang d'entre eux, l'électricité. Le fait d'alimenter les serveurs directement en 12 volts permet de dépenser moins de 2 euros par mois en électricité et donc de rentabiliser les coûts de fonctionnement d'un serveur vendu 2,99 euros comme cela a été le cas avec le modèle KS-2G pendant quelques semaines, avant que son coût ne passe à 3,99 euros puis qu'il soit réservé aux étudiants. Cependant au-delà du coût d'électricité du serveur, c'est l'alimentation du datacenter qui revient cher, surtout à cause de la climatisation. Chez OVH, c'est plus simple : il n'y a pas de climatisation, sauf pour les serveurs haut de gamme (HG). En effet, les serveurs sont tous refroidis à l'eau, qui passe dans des tuyaux et des blocs qui se fixent directement sur les composants. Fabriqués en Pologne, eux aussi. Que se passe-t-il en cas de fuite ? La théorie c'est qu'un contacteur présent au pied de chaque baie de serveur permet de détecter les fuites. Dans la pratique, si un serveur "fuit" tout en haut de la baie, il peut en mouiller d'autres avant que l'alarme ne se mette en marche. Si bien que les ateliers de réparation de serveurs d'OVH utilisent un outil rarement vu ailleurs : le compresseur. Celui-ci permet de souffler de l'air et de "vider" les serveurs de leur eau.

Ces ateliers de réparation sont l'un des éléments clés du succès d'OVH : en effet, l'hébergeur utilise du matériel d'entrée de gamme qui subit plus de défaillances que du matériel plus cher. Impossible d'avoir un chiffre sur le taux de défaillance chez OVH mais un hébergeur concurrent affirme avoir eu jusqu'à 10% de pannes par an avec du matériel similaire contre 2 à 3% avec du matériel haut de gamme. Mais OVH a mis en place une organisation militaire en cas de panne : une alerte est immédiatement envoyée à une flopée de techniciens présents 24/24 7/7 qui se précipitent sur la machine, changent la pièce défectueuse (la consigne n'est pas de comprendre l'origine du problème, mais uniquement de changer ce qui ne fonctionne pas, jusqu'au redémarrage du serveur) et remettent la machine en marche. En 30mn, tout est reparti. Idem en cas de serveur "mouillé". Un coup de compresseur et ça repart. A la différence près qu'en cas de fuite d'eau, les techniciens ont une interdiction formelle d'en parler. Il est vrai que "votre serveur a pris l'eau" pourrait effrayer des clients. Au final, OVH affiche des taux de disponibilité similaires voire meilleurs que certains de ses concurrents utilisant du matériel professionnel.
 

L'optimisation financière et fiscale à tous les niveaux


Pour faire des économies, OVH s'attarde aussi énormément sur les bâtiments qui vont contenir ses serveurs. La première technique consiste à obtenir le bâtiment gratuitement. Son datacenter géant de Beauharnois a ainsi été cédé pour un dollar symbolique en échange de la création de 120 postes. L'hébergeur prépare actuellement l'ouverture d'un datacenter en Allemagne, pouvant contenir 40 000 serveurs. Et pour celui-là, il négocie directement le prix de l'électricité avec les autorités locales pour disposer de la meilleure ristourne possible avec un deal du type "création d'emplois et développement de l'activité locale contre électricité à bas prix". De même, OVH songe à s'installer aux Etats-Unis, en Oregon plus particulièrement. Pour la douceur de son climat (35° en juillet) certes mais surtout car l'Etat propose des réductions fiscales en tous genres et de l'électricité à bas prix pour les géants de la high-tech, raison pour laquelle Apple, Facebook, Google et Amazon y sont déjà.

Mais même lorsqu'il ne récupère pas les bâtiments gratuitement ou le courant avec une remise, OVH ne dépense que peu. Il rachète des vieilles usines et des anciens entrepôts qu'il reconvertit dare-dare en datacenters. Sans systématiquement de faux planchers ni faux plafonds comme le font ses concurrents. Sauf que l'absence de climatisation et de filtres à pollens fait que l'ensemble du datacenter prend beaucoup la poussière. Au point que certaines baies en aient un moment été recouvertes : la saison du printemps est particulièrement redoutée ! Pour son quatrième datacenter roubaisien (RBX 4), OVH a même testé l'hébergement de ses serveurs dans des tours verticales ouvertes aux quatre vents. Très efficace pour évacuer l'air chaud mais un peu dangereux lorsqu'il fait trop froid à l'extérieur : en cas de courant d'air froid, les pièces informatiques n'appréciaient pas l'aspect frigo et "claquaient" en quelques minutes. Si bien que pour son datacenter au Canada, où il fait plus froid encore, OVH construit cette fois-ci ses tours... à l'intérieur de ses bâtiments. "Ils sont très forts, admet l'un de ses concurrents, car ils innovent et tiennent compte de leurs erreurs pour continuer à s'améliorer".

Autre moyen d'optimisation pour OVH : créer de multiples filiales de moins de 50 salariés. C'est très pratique, surtout en France. Et dans ce pays, OVH compte 9 entreprises : le groupe, OVH France, Marielys (qui conçoit les serveurs comme on l'a vu), Altimat (chargé de la maintenance des serveurs) mais aussi OVH GS (pour les services managés). Et quand une filiale veut répondre à des appels d'offres, elle peut emprunter des salariés à une autre, en prestation de service.

Le défi du cloud
 

Parmi ses principaux défis, OVH entend faire croître son activité de cloud computing le plus vite possible. Un domaine qui, même s'il ne représente aujourd'hui qu'une faible part du chiffre d'affaires du groupe français, "est bien l'avenir d'OVH", martèle Octave Klaba. "Nos clients nous demandent d'évoluer dans ce sens. Nous sommes donc tout entier concentrés sur cet objectif."La stratégie de cloud public d'OVH a commencé à se concrétiser mi-2012 avec le lancement d'une offre de location de ressources informatiques à la demande (IaaS). Baptisée OVH Cloud Instances, elle couvre les principales fonctionnalités d'un IaaS digne de ce nom (provisionning de ressources à chaud, auto-dimensionnement, CDN, instances de stockage...). A cela s'ajoute un service de partage de documents en mode SaaS (Hubic), positionné en concurrent de SkyDrive ou Google Drive.

Mais comment OVH pourrait-il faire le poids face aux leaders du cloud, Amazon en tête ? Le groupe pourrait trouver son salut dans son partenariat avec VMware. Un accord qui a commencé à se concrétiser par le lancement fin 2012 d'une offre d'hébergement de cloud privé, basée sur vSphere et vCloud. Cette solution a d'ailleurs valu à la société roubaisienne d'être nommée par le groupe américain partenaire de l'année au niveau mondial en 2013. Que pourrait être alors la prochaine étape ? Assez naturellement signer avec VMware autour de son offre vCloud Hybrid Service. L'objectif étant de rentrer dans le club très fermé des partenaires VMware certifiés comme capables de gérer des déports de clouds internes. Un marché potentiellement juteux : VMware occupe en effet entre 60% et 70% du marché des clouds privés d'entreprise. OVH a d'ailleurs préparé le terrain en sortant une première offre d'hybride cloud... basée sur la technologie VMware. Pour l'heure, seul Telefónica en Europe a contractualisé un accord autour de vCloud Hybrid Service, et en France Orange fait aussi partie des acteurs potentiellement bien placés pour un tel accord.

Reste à savoir quel sera l'attrait pour ce type d'offre en Europe, et pour la base de clients d'OVH majoritairement à la recherche du meilleur prix. En effet, le cloud a décollé aux Etats-Unis car il permet de réduire le prix des serveurs dédiés (on trouve peu de serveurs dédiés dans des datacenters connus pour moins de 100 dollars). Alors qu'en Europe, les prix ont déjà été écrasés, en partie grâce à OVH. Prendre un serveur "dans le cloud" ne coûte donc pas tellement moins cher qu'un serveur dédié. C'est pour cela que les Français trouvent Amazon AWS très cher là où les Américains le considèrent bon marché. S'il ne peut compter sur une clientèle à la recherche de bas prix pour le cloud, OVH doit donc viser les entreprises. C'est le sens de son partenariat avec VMWare. Mais l'hébergeur présente-t-il le bon profil pour attirer les grandes entreprises ?

Quel avenir pour l'entreprise ?


L'entreprise OVH est aujourd'hui tenue par la famille Klaba. Octave, le fondateur appelé "Oles" en interne, s'occupe essentiellement de technologie logicielle, peu de matériel. Equipé de ses tablettes, il répond à ses mails 24/24, y compris aux toilettes. Son frère Miroslaw "Toto" s'intéresse plus aux questions hardware et à la R&D. Leur père, Henryk, "Monsieur Klaba" gère lui les négociations commerciales, l'ingénierie "low cost" et les aspects de développement. Ils sont secondés par quelque 700 salariés, sans trop de hiérarchie : des mailings-listes internes permettent d'échanger sur tous les sujets. Parfois sur des sujets confidentiels, si bien que leur usage a été recadré. Les salariés que nous avons pu interroger sont pour l'essentiel heureux de leur travail, même si leur évolution salariale et en responsabilités est parfois conditionnée par les projets sur lesquels ils travaillent et non pas sur la qualité de leur travail. De même, les salariés œuvrant dans les bureaux ont de meilleures conditions de travail (boissons gratuites, coins pause) que ceux postés en datacenter qui n'ont que de petites salles de pause assez pauvres.

Mais jusqu'à quand se poursuivra cette ambiance familiale ? Tout d'abord, la vente de son grand concurrent américain SoftLayer à IBM cet été a servi à OVH de benchmark pour une éventuelle future opération de fusion ou de rachat. L'hébergeur, qui disposait de 40% de serveurs de moins qu'OVH mais réalisait un chiffre d'affaires par serveur bien plus élevé s'est vendu pour 1 milliard de dollars en cash avec un earn-out qui pourrait atteindre 4 milliards. Voici qui peut servir de base de travail. Mais, OVH est une entreprise aujourd'hui endettée. Elle a renégocié ses prêts en début d'année et a rechargé la barque : 140 millions de dettes. A rembourser sous deux ans. OVH connaissant une forte croissance, l'entreprise n'a pas intérêt à emprunter à long terme mais à court terme, quitte à renégocier fréquemment avec ses créditeurs en alourdissant son fardeau au fur et à mesure de la croissance de ses capacités de financement. Mais en cas de crise (départs massifs de clients, incendie dans un datacenter), les besoins d'OVH seraient disproportionnés par rapport à la capacité de financement de la famille des fondateurs. Celle-ci a la volonté de rester indépendante mais doit commencer à préparer l'avenir.

 

Les filiales d'OVH :

 
Filiales et chiffre d'affaires d'OVH
Pays Entreprise Chiffre d'affaires (année)
Source : JDN (registres nationaux)
France OVH GROUPE NC (HOLDING)
France OVH 240 ME (2012)
France CENTRALE EOLIENNE DE ORTONCOURT 380 KE (2011)
France GFK 3,3 ME (2011)
France GREEN HOSTING SERVICES 180 KE (2011)
France MARIELYS 30 ME (2011
France MEDIABC 700 KE (2012)
France OVH BUSINESS SERVICES 730 KE (2012)
France OVH GS 340 KE (2011)
Espagne OVH HISPANO SL. 6,7 ME (2011)
Pologne OVH SP. Z O.O. 6,2 ME (2011)
Italie OVH SRL 5,1 ME (2012)
Grande-Bretagne OVH LIMITED 4,5 ME (2012)
Canada OVH INFRASTRUCTURES INC. 2,3 ME (2011)
Portugal OVHHOSTING 967KE (2012)
Finlande OVH FINLANDE 446 KE (2012)
République tchèque OVH 131 KE (2011)
Canada HOLDING OVH AMERIQUES INC 89 KE (2012)
Canada OVH SERVEURS INC. 89 KE (2012)
Irlande OVH NC
Lituanie OVH NC
Pays-Bas OVH B.V. NC
Allemagne OVH GMBH NC
Maroc OVH MAROC NC
Sénégal OVH SENEGAL NC
Tunisie OVH TUNISIE 1 NC
Tunisie OVH TUNISIE 2 NC

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Serveurs / OVH