IE 8 contre Google Chrome : premières impressions des avocats de la vie privée

L’opposition entre Google et Microsoft se déplace sur le terrain des navigateurs. Chacun cherche à apparaître comme le protecteur des données personnelles. Les défenseurs de la vie privée donnent l’avantage à Microsoft.

Avec la sortie quasi simultanée de la version bêta 2 d’Internet Explorer 8 et de Google Chrome, la rivalité entre Microsoft et Google se déplace sur le terrain des navigateurs. Une fois de plus, le thème de la protection de la vie privée constitue un argument qui a son importance dans cette opposition. Dans ce contexte, les premières réactions des organisations américaines de défense de la vie privée sont plutôt défavorables à Google.

Traditionnellement opposés sur le thème de la recherche en ligne et de la publicité comportementale, Google et Microsoft se retrouvent cette fois-ci en concurrence dans le domaine des navigateurs, un terrain de jeu où le rapport de force est, en termes de parts de marché, très favorable à Microsoft.

Contraintes ou convaincues, les deux sociétés sont engagées dans une course à la vie privée - privacy race - dans laquelle il s'agit de faire la meilleure figure possible.

Avec Internet Explorer 8, Microsoft a particulièrement insisté sur les nouvelles fonctionnalités de protection de la vie privée. Il s'agit notamment des fonctions InPrivate Browsing - parfois désignées de porn mode - et plus encore d'InPrivate Blocking qui empêchent la transmission d'informations aux sites qui tracent la navigation des internautes.

Il ne faut pas nécessairement prendre les réactions circonspectes ou indignées des acteurs de la publicité en ligne pour un brevet de bonne conduite en matière de protection des données personnelles. C'est tout de même un indice qui a son importance comme quant Mike Zaneis [i], vice-président de l'Interactive Advertising Bureau, estime, tout en nuance, que "c'est une fonction de nature à saper l'économie d'Internet".

Les premières réactions des organisations de défense de la vie privée, traditionnellement peu complaisantes vis-à-vis de Microsoft, méritent également d'être relevées. Pour Ari Schwartz [ii] (CDT Center for Democracy and Technology) et Marc Rotenberg [iii] (EPIC Electronic Privacy Information Center), l'initiative de Microsoft est jugée positive. Ils apprécient que les dispositifs qui permettent à l'utilisateur de contrôler la diffusion de ses données soient présents au coeur du navigateur plutôt que de faire l'objet d'extensions comme dans le cas de Firefox. Ari Schwartz résume le débat en une formule : "native privacy is better".

Tout n'est pas encore parfais pour les respectés privacy advocates. Ari Schwartz regrette ainsi qu'il faille déclancher le dispositif à chaque session et non une fois pour toute. En progrès mais peut encore mieux faire, pourrait-on résumer.

En ce qui concerne Chrome, la tonalité des commentaires est bien plus réservée. Une fois passé l'effet de surprise les critiques se sont focalisées sur deux aspects du nouveau navigateur de Google. La première version des Conditions générales d'utilisation (CGU) concèdait à Google de très larges droits sur tout ce qui était publié ou affiché via Chrome. Devant le tolé, Google a reconnu qu'il s'agissait d'un couper-coller malencontreux de CGU en vigueur pour d'autres services de la société.

Même s'il s'agit d'une gaffe commise dans un contexte de lancement précipité, les détracteurs du moteur de recherche leader seront confortés dans l'idée que la culture naturelle de Google n'est pas celle de la protection des données des utilisateurs. Autre reproche, si les paramètres par défaut de Chrome ne sont pas changés, Google pourra garder trace de ce qui est tapé dans l'Omnibox - espèce de barre de recherche intelligente - même si la requête n'est pas validée par l'utilisateur. Le Britannique Simon Davies[iv], fondateur de Privacy International, est très remonté : "c'est au-delà de tout ce que Google a pu faire auparavant".

Dans un tel contexte, Chrome a pu être hativement qualifé de Big Browser [v]. "Nous sommes inquiets de voir Chrome devenir un nouveau tapis roulant géant qui deverse encore plus d'informations sur nos usages du Web dans les coffres de données de Google", a assené Peter Eckersley [vi] de l'Electronic Frontier Fondation (EFF).

Signalons tout de même, pour rétablir l'équilibre, que Lauren Weinstein [vii], animateur du privacy forum, propose une analyse plutôt favorable à Google Chrome au détriment de Microsoft.

Globalement, Microsoft semble pour l'instant s'en tirer plutôt mieux que Google en matière de privacy appliquée au navigateur. Difficile de savoir pourtant si cette tendance s'explique uniquement par les qualités intrinsèques des produits où s'il s'agit du reflet des réputations dont bénéficiaient déjà les deux protagonistes en matière de privacy.

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[i] "Pourquoi Internet Explorer 8 inquiète les publicitaires", David Maume, 01net, 1er septembre 2008 

[ii] "Microsoft Plans Native Privacy Features for IE8", Jennifer Le Claire, newsfactor.com, 26 août 2008

[iii] Internet Explorer 8's Privacy Controls Worry Advertisers, JR Raphael,TechNewsWorld, 26 août 2008

[iv] "EFF: We're concerned about Google's Omnibox", Ina Fried, Beyond Binary / cnet, 3 septembre 2008

[v] "Google Chrome : le nouveau Big Brower", Tristan Berteloot, L'Express.fr, 4 septembre 2008

[vi] "Google Chrome ou la crainte d'un navigateur Big Brother ?", Estelle Dumout avec Ina Fried, ZDnet.fr, 4 septembre 2008

[vii] "Quickie Privacy Analysis of Google's New "Chrome" Web Browser", Lauren Weinstein, 2 setpembre 2008
"Privacy Concerns in Microsoft's New IE8 Web Browser", Lauren Weinstein, 3 septembre 2008

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