Une Uberisation responsable est-elle possible ?

C’est devenu un lieu commun : l’Uberisation est un phénomène économique incontournable. On peut néanmoins se demander si l’impact de ce bouleversement est le même pour tous les secteurs, et s’il est possible d’en minimiser les inconvénients pour le rendre plus vertueux.

Encore faut-il s’entendre sur la définition d’Uberisation ! Son excès d’usage et son application à tout et à son contraire en ont dilué le sens. L’Uberisation est un modèle qui, grâce à des technologies nouvelles, notamment axées sur la mobilité ou la précision géographique, libère une offre et une demande qui ne parvenaient pas à se rencontrer jusqu’alors, en particulier parce qu’elles restaient « dormantes », faute d’opportunités suffisantes.

« Libéré, Uberisé »
C’est cette notion de « libération » de l’offre et de la demande qui est essentielle et qui distingue Uber ou AirBnB des modèles 1.0 comme eBay.  Elle entraîne une baisse des prix pour l’utilisateur puisque l’offre devient plus rentable grâce un volume suffisant pour atteindre des coûts marginaux, une amélioration de la qualité du service grâce à la notation des acteurs, et la fin de l’opacité qui pouvait caractériser le marché jusque-là.Les détracteurs de ce phénomène pointeront en revanche du doigt, parfois à raison, la concurrence excessive que cela engendre, avec entre autres conséquences néfastes une paupérisation de l’ensemble des acteurs du secteur : la lutte pour les parts de marché entraine une spirale baissière des prix.  Pour rester malgré tout rentables, certains acteurs peuvent ne plus respecter les règles du jeu et contourner les obligations légales, règlementaires et sociales de leur profession. Et ainsi sacrifier la qualité de l’offre sur des aspects moins visibles par le consommateur final, à commencer par la sécurité.
A chaque marché ses effets
Ce constat est indéniable, mais c’est une erreur d’y voir une quelconque fatalité ! Tous les marchés ne sont pas égaux face aux conséquences de l’Uberisation. Selon sa situation de sur-capacité ou sous-capacité, selon son opacité ou en fonction de ses barrières à l’entrée, l’impact sur chaque marché sera différent. Prenons deux exemples concrets et très différents dans le domaine du transport.Le transport de personnes et de petits colis est l’exemple-type de marché simple à bouleverser, en bien comme en mal. C’est un secteur où la demande des clients est élevée et où la capacité potentielle est très forte mais dormante : il y a en effet une sur-capacité de véhicules et de main d’œuvre en ville. Ce marché, dominé par des oligopoles de fait, était jusqu’à présent soumis à une opacité forte des prix ou tout au moins des marges.  Les pouvoirs publics souhaitaient sans doute ouvrir ces marchés. Par ailleurs, les barrières techniques à l’entrée sont faibles : rien de plus simple que de « co-voiturer » quelqu’un ou d’apporter un colis à son voisin. Pour toutes ces raisons, l’Uberisation va jouer à plein, avec les conséquences bénéfiques et potentiellement néfastes évoquées plus tôt.Le transport routier de marchandises (TRM), qui concerne les chargements lourds, est dans une situation différente. C’est un marché sur-capacitaire avant même le début de l’Uberisation, mais qui souffre pourtant lui aussi d’une absence de transparence sur les prix et les processus malgré une forte concurrence théorique. La sous-traitance en cascade y est ainsi une pratique commune. Le marché est atomisé et il ne semble pas que l’Etat souhaite le bouleverser : il y joue un rôle de contrôle en agréant les professionnels. Enfin, les barrières techniques à l’entrée sont réelles : on ne s’improvise pas conducteur de poids lourd capable de charger, convoyer et livrer 24 tonnes de marchandises !

L’exemple du TRM est pourtant la preuve qu’il est possible d’envisager une Uberisation responsable, qui vise à en maximiser les bénéfices et éviter les conséquences négatives de cette libération du marché. Les bénéfices sont bien présents : l’offre est libérée grâce à l’accès direct des transporteurs aux vrais clients au lieu de passer par des chaînes de sous-traitance. L’opacité disparait car le client paye le vrai prix de la prestation et non des intermédiaires en cascade, il sait qui la réalise véritablement, peut évaluer le transporteur et ainsi contribuer à la transparence du secteur. Cela entraine mécaniquement un meilleur service grâce au choix des meilleurs transporteurs et une baisse des prix.

Partager les responsabilités et anticiper
Pour éviter les écueils et conserver cette dynamique de cercle vertueux, les responsabilités sont partagées. L’Etat a ainsi un rôle fort à jouer en évitant la libéralisation excessive de marchés déjà sur-capacitaires, mais aussi en assurant son rôle de gendarme pour garantir que les règles qu’il a lui-même définies sont bien respectées – c’est le cas pour le TRM. La baisse potentielle du niveau de qualité ne surviendrait que si les prix ne permettaient plus au prestataire de financer les investissements structurels pour son activité, en particulier en matière de sécurité. Sur ce point, ce sont les plateformes elles-mêmes qui ont une responsabilité dans le choix de leur modèle économique. Les enchères inversées conduisant à une course aux prix les plus bas ne sont pas le meilleur moyen de garantir cet aspect par exemple. La paupérisation des acteurs découle du respect ou non de ces deux points.

Mais les utilisateurs des plateformes ont aussi une importance majeure, presque plus grande, grâce à leur feedback permanent sur la qualité des services reçus. Ils sont en première ligne avec les plateformes pour repérer les prestataires peu scrupuleux, qui pourraient pratiquer le dumping ou se comporter de façon dangereuse ou frauduleuse. Le client devra ainsi savoir hiérarchiser ses intérêts à court terme et à long terme, en évitant de faire peser des risques sur sa personne ou sur son entreprise.

Peut-on pour autant être certain que le marché du TRM saura éviter sur le long terme les aspects négatifs de l’Uberisation ? Dans un monde où les villes et les routes sont de plus en plus engorgées, le législateur ne sera-t-il pas tenté à un moment de libérer une offre inactive, par exemple par souci écologique, en permettant aux fourgons d’artisans ou aux poids lourds de chaines de supermarchés de ne plus se limiter à leurs propres marchandises et de faire du co-transportage ?

Quel que soit leur marché, les plateformes d’optimisation devront rester attentives à chaque stade de ces évolutions règlementaires ou technologiques qui se succèderont de plus en plus vite : l’Uberisation responsable est possible, mais elle suppose une vigilance constante. La grille de lecture que nous proposons ici est un premier outil pour essayer d’anticiper les résultats de ces bouleversements en cours.

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