Jean-David Chamboredon (France Digitale) "Les assureurs-vie devraient placer une partie de leurs avoirs dans les start-up"

Le co-directeur de France Digitale et patron du fonds d'investissement ISAI détaille les premières mesures qu'il prendrait pour soutenir les start-up s'il était élu président de la République.

JDN. Vous président, quelle est la première décision que vous prendriez pour soutenir l'entrepreneuriat ?

Jean-David Chamboredon, co-directeur de France Digitale. © France Digitale

Jean-David Chamboredon. Difficile de choisir… Le manifeste de France Digitale, que nous avons présenté aux candidats ou à leurs représentants il y a deux semaines, est devenu ma bible et compte 16 commandements. L'un des problèmes phares qui se pose pour les jeunes entreprises tricolores est le coût de la rupture du contrat de travail pendant les deux premières années. Il est 20 fois plus élevé en France qu'au Royaume-Uni ! Il n'est pas étonnant que les start-up hésitent à embaucher. Si je deviens président, je mettrais en place une mesure de forfaitisation de la rupture sans cause. Si l'employeur brise le contrat de travail sans motif, il doit verser à son employé une somme convenue à l'avance, au moment de la signature dudit contrat. Valable pendant deux ans, cette règle ne s'applique qu'aux personnes qui gagnent plus de 2,5 fois le Smic, au moins au démarrage.

Mais la période d'essai ne permet-elle pas déjà aux entreprises de limiter le risque à l'embauche ?

Ces quatre à huit mois maximum pour les cadres permettent à un manager de comprendre si le comportement d'un collaborateur est compatible avec son poste et son équipe. Mais il faut au minimum deux ans pour savoir s'il est capable de monter en compétences. Par ailleurs, le business plan d'une jeune pousse lui permet de prédire de manière fiable sa situation économique à 6 mois, mais à deux ans, il est plus compliqué de prévoir.

Des mesures d'ordre fiscales pourraient-elles être efficaces pour soutenir les start-up ?

C'est le deuxième sujet majeur que je voulais aborder. Il faudrait modifier la fiscalité de l'épargne pour qu'elle finance l'économie réelle : les entreprises. Je voudrais créer une incitation fiscale qui pousse les assureurs-vie à placer une partie de leurs avoirs dans les jeunes pousses. Dans des pays comme les Etats-Unis ou les Pays-Bas, les fonds de pension engagent 5% de leurs actifs dans le capital investissement et un quart de ce montant dans le capital-risque. Cela changerait les règles du jeu pour les entrepreneurs qui dépendent aujourd'hui du bon vouloir des Américains et des Britanniques lorsqu'ils veulent faire de grosses levées de fonds de plus de 10 millions d'euros. Dans le contexte du Brexit, construire des fonds de capital-risque solides sur le Vieux continent est essentiel.

Le décollage des start-up tricolores pourrait-il également être favorisé par une fiscalité qui inciterait les entrepreneurs à succès à investir dans de nouveaux projets ?

"L'un des problèmes phares qui se pose pour les jeunes entreprises tricolores est le coût de la rupture du contrat de travail pendant les deux premières années, il est 20 fois plus élevé en France qu'au Royaume-Uni"

Absolument. France Digitale a proposé de mettre en place un compte entrepreneur-investisseur sur lequel un créateur d'entreprise qui a revendu sa société pourrait déposer son capital sans être soumis à l'impôt. S'il réinvestit ses fonds dans une start-up, il n'est pas imposé. En revanche, s'il les utilise pour autre chose, le sursis d'imposition saute et il doit payer. Le réinvestissement des entrepreneurs locaux est l'une des grandes forces de la Silicon Valley. Il faut tout faire pour la développer en France, où seules une centaine de personnes qui ont bien revendu leur jeune pousse avant l'éclatement de la première bulle Internet sont devenues des investisseurs.

Bercy a essayé de mettre en place cette mesure dans le cadre de la loi de finance 2017, mais elle a été rebaptisée compte PME-innovation, ce qui est beaucoup moins poétique (rire). Surtout, ce compte ne peut être utilisé que si un ensemble de conditions complexes sont remplies. L'entrepreneur doit posséder un certain pourcentage des actions de l'entreprise, les fonds être réinvestis dans un délai précis... Le process est très lourd. Il faut ressusciter le compte entrepreneur-investisseur de France Digitale, plus flexible et efficace.

Plusieurs personnalités du microcosme entrepreneurial français, comme le fondateur du comparateur de services jechange.fr Gaël Duval, ont pris position pour Emmanuel Macron pendant cette campagne présidentielle. De quel candidat vous sentez-vous le plus proche ?

Nous avons décidé avec le fondateur de Priceminister Olivier Mathiot, avec qui je codirige France Digitale, de ne pas prendre position car ce n'est pas le rôle d'un dirigeant d'organisation professionnelle. Mais nous sommes globalement compatibles avec le programme de deux candidats : Emmanuel Macron et François Fillon. Ce n'est pas un secret. Le premier est dans le compromis et connais très bien l'univers de l'entreprenariat depuis son passage à la tête du ministère de l'Economie, de l'Industrie et du Numérique - et il tenait beaucoup à ce numérique. Le second est plus dur, mais il posera les bases structurelles dont les start-up françaises ont besoin pour s'épanouir.

Comment favoriser le développement des plateformes hexagonales d'économie du partage ?

"Il faut ressusciter le compte entrepreneur-investisseur de France Digitale, plus flexible et efficace que le compte PME-innovation mis en place par Bercy"

Le risque de requalification en salariés des contributeurs non-salariés pose problème. Uber a suffisamment de fonds pour payer des avocats pour ses procès contre l'Urssaf, certaines start-up tricolores tentent le tout pour le tout et se lancent malgré le danger, mais les groupes français du CAC 40 freinent des quatre fers. Ils refusent de prendre le risque, laissant la porte grande ouverte aux entreprises américaines.

Je propose avec France Digitale de clarifier ce statut. Il faudrait instaurer une période de trois ans pendant laquelle un travailleur indépendant ne peut pas être requalifié comme salarié d'une entreprise. Un chauffeur Uber a ainsi le temps de construire son business avec d'autres plateformes, comme Chauffeur Privé, et de développer sa clientèle personnelle. Si au bout de trois ans il ne dépend toujours que d'une société, son contrat doit être requalifié. Dans le cas contraire, son statut convient à la situation. Attention, pour que ce statut s'applique, le contrat ne doit pas être exclusif et la société ne peut pas obliger l'indépendant à réaliser certaines tâches. Cette proposition ressemble au contrat de prestataire indépendant que François Fillon voudrait mettre en place s'il accède à la présidence.

Au-delà de ces mesures réglementaires, la France n'a-t-elle pas besoin d'une transformation culturelle, pour donner à ses jeunes l'envie de devenir des entrepreneurs ?

Assurément. Nous pourrions lancer un pacte N comme numérique pour développer l'enseignement de l'entrepreneuriat à nos jeunes. L'éducation nationale pourrait créer un nouveau bac général N, à côté du bac S, ES ou L. le digital pourrait également être intégré aux cursus universitaires au lieu d'être cantonné aux grandes écoles. Cela permettrait de diversifier les profils des créateurs d'entreprises.

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