Pourquoi la France préfère-t-elle signer avec AWS plutôt qu'OVHcloud ?
La souveraineté technologique française et européenne est freinée par l'ultra-régulation, la faiblesse de la commande publique et le manque d'investissements face aux États-Unis.
Les aléas de la relation transatlantique auront au moins eu l’avantage de provoquer un éveil collectif. Le secteur du numérique cristallise en particulier les tensions franco-américaines tant résilience technologique et compétitivité économique font aujourd’hui loi. Ces impératifs sont en effet devenus indissociables de la question de la souveraineté, mise à mal par l’imprévisibilité de la présidence Trump. À ceci près que la perte de maîtrise constatée, déjà révélée d’ailleurs pendant la pandémie, a aussi ravivé un patriotisme économique. Qu’il soit français, européen, voire les deux à la fois. Encore faut-il qu’il se traduise en actes.
La souveraineté française : dictée par l’UE ?
Si elle en a amusé plus d’un, la petite phrase "for sure" prononcée par notre Président à Davos au sujet de la capacité économico-technologique européenne est surtout l’aveu de ce qui fait défaut à l’Europe : elle est trop lente, trop complexe et trop peu adaptée au monde d’aujourd’hui. Elle n’est plus aujourd’hui en mesure de rivaliser avec les États-Unis, qui ont capté 44 % des investissements industriels mondiaux annoncés en 2025, notamment dans l’IA et le cloud, contre 14 % pour l’Europe[1]. Comment expliquer de telles disparités ?
Certains facteurs sont imputables à la complexité administrative et à la tendance à l’ultra-régulation qui caractérise le fonctionnement européen. L’adage "les États-Unis innovent et l’Europe régule" n’a jamais autant eu valeur de vérité. Et il faut ajouter à cela le défaut de compétitivité que nous rencontrons en matière d’investissements : les entreprises "tech" qui réussissent à dépasser l’échelle de l’hexagone sont souvent obligées de se tourner vers des investisseurs américains aux capacités sept fois supérieures à celles de l’Europe. Sans oublier que si nos startups sont lentes au "décollage", elles le doivent à frilosité manifeste à investir dans des technologies encore (trop) peu matures. Mais comment pourraient-elles les développer si elles ne reçoivent pas de soutien adéquat ?
Alors, à qui la faute ? L’Europe, ses États membres ou les deux ? L’équilibre entre efforts européens et nationaux apparaît bancal, faute de stratégie clairement définie. Pour gagner en attractivité, je dis à chacun son domaine réservé !
La France craint-elle d’afficher une préférence ?
Non sans lien avec la politique "pro-startups" défendue par Emmanuel Macron, la France figure parmi les pays européens les plus actifs en matière de souveraineté et de compétitivité technologiques. Elle compte, certes, des réussites – Mistral AI pour ne pas le citer – mais assurément trop peu pour être toujours considérée comme un challenger mondial. Nos startups évoluent en effet sur un marché de taille limitée, et leurs succès restent régionaux (Alan, Doctolib, etc). Ailleurs, la chose est toute autre : en Israël l’échelle locale sert de phase "bêta", avant de se lancer aux États-Unis ; en Chine, le caractère gigantesque du marché lui permet de se suffire à lui-même. Et le marché américain, fort de ses 270 millions de locuteurs anglophones et d’une culture partagée, est naturellement plus favorable à l’émergence de leaders mondiaux.
La fragmentation européenne limite l’effet d’échelle, mais il y a aussi des facteurs endogènes à ce mal français. Les raisons sont multiples mais le nœud du problème demeure la faiblesse de la commande publique. SpaceX, soutenu par la NASA, est, lui, devenu un champion mondial. Avons-nous marqué la même préférence ? Pas vraiment, alors que l’Hexagone est pourtant pionnier dans bon nombre de technologies d’avenir (l’ordinateur quantique, le nucléaire). Alors faut-il, par exemple, forcer EDF à contractualiser avec les startups dans le nucléaire ? Va-t-on enfin tirer les enseignements qui s’imposent et être à la hauteur de nos ambitions ?
Nos entreprises ont aussi leur part de responsabilité
Nos entreprises sont lasses de se voir plus facilement accorder (et encore) des subventions ou aides à l’innovation plutôt que d’avoir accès aux marchés publics – et la pérennité qui l’accompagne. Et face à un cadre fiscal jugé contraignant, certains entrepreneurs envisagent la délocalisation. C’est toute la nature du débat lancé lors de la proposition de la taxe Zucman, qui a tout à la fois eu le mérite d’interroger l’envergure laissée à l’élan entrepreneurial français et d’afficher les entreprises qui refusent de jouer le jeu quand bien même elles en ont les moyens. À l’instar de Criteo, qui a récemment confirmé ses ambitions luxembourgeoises, puis américaines. Construire une souveraineté suppose que ceux qui en bénéficient y contribuent.
N’en déplaisent à ceux qui tendent à les opposer, souveraineté française et souveraineté européenne sont indissociables. Les débats autour de notre résilience ont donc urgence à être appréhendés selon une approche globale car la conjoncture actuelle a largement démontré que la France, les 27 et l’Europe ne peuvent plus se permettre le luxe d’une ambivalence molle. Il y a urgence à (re)définir les rôles de chacun.
[1] Baromètre 2026 des investissements industriels mondiaux.