"On est en sursis" : les organisateurs d'événements tech tirent la sonnette d'alarme
"Les événements techniques traversent aujourd’hui une crise silencieuse. Si rien ne change, nombre d’entre eux ne verront pas de nouvelle édition". Tel est le constat dressé début septembre par l’Association française des utilisateurs de PHP (AFUP), dans une lettre cosignée à ce jour par 66 organisateurs d’événements qui alertent sur la viabilité de leur activité. Le texte détaille les difficultés à l’origine de cette situation préoccupante : "Budgets sponsoring resserrés, achats de billets en baisse, adhésions associatives en recul : partout, les mêmes signaux d’alerte s’allument et l’inquiétude s’installe au sein des organisations".
Le cri d'alarme est désormais public. Mais au sein de l'écosystème, l'inquiétude est palpable depuis plusieurs mois. "Depuis quelque temps, quand on discute avec d'autres organisateurs, on se rend compte que c'est compliqué pour tout le monde", confie Pierre Colomb, cofondateur de Volcamp, événement tech organisé à Clermont-Ferrand et signataire de la lettre. "La situation est compliquée pour nous tous. Même si on est concurrent, il faut qu'on se serre les coudes", indique de son côté Jean-Jacques Peruzzi, président de Web Days, une conférence tech à Aix-en-Provence qui a également signé la lettre.
Des sponsors plus exigeants
La situation actuelle contraste avec celle d'il y a encore quelques années, que nos interlocuteurs décrivent comme une période particulièrement faste pour les événements tech. "On sort d'une période où tout était facile. Ces quinze dernières années ont été excellentes : les événements affichaient rapidement complet et on pouvait même se permettre de refuser des sponsors !", se rappelle Pierre Colomb.
Cette époque paraît désormais bien lointaine, et le changement se fait sentir à tous les niveaux. Les sponsors ne se bousculent plus au portillon et se montrent plus exigeants. "Ils attendent désormais un véritable retour sur investissement et ne se contentent plus d'un simple gain en visibilité, surtout les plus gros qui sont déjà bien identifiés", regrette Jean-Jacques Peruzzi. Même constat du côté des speakers et des participants, plus difficiles à mobiliser. "Les entreprises ne libèrent plus aussi facilement leurs collaborateurs. C'est un phénomène assez nouveau. Toutes les parties prenantes sont davantage dans la recherche d'un bénéfice immédiat", résume Pierre Colomb.
"Au bout d'un moment, il faudra arrêter les frais"
Résultat, 2026 ne restera pas comme un grand cru pour les organisateurs d'événements, notamment sur le plan financier. Volcamp a enregistré une baisse "de 10 000 à 15 000 euros de sponsoring par rapport aux éditions précédentes" et "vendu une centaine de places de moins". Du côté de Web Days, le budget a tout juste été tenu, avec 1 000 euros d'excédent. Un bilan comptable en trompe-l'œil car il "ne prend pas en compte les trois mois consacrés à l'organisation, qui ne sont pas rémunérés", précise Jean-Jacques Peruzzi. "Au final, on est plutôt déficitaire. Je pense qu'il n'y a vraiment plus beaucoup d'événements qui sont rentables".
Faute de rentabilité, la viabilité des événements tech est désormais en jeu. Difficile, dès lors, d'éviter le sujet qui fâche : leur avenir est-il menacé ? "Pour le moment, notre événement n'est pas remis en cause. Les autres années, notre budget était excédentaire. Cette année, on est tout juste à l'équilibre. Si les courbes continuent dans cette direction, l'année prochaine, on risque de commencer à puiser dans notre matelas. Mais on ne pourra pas tenir plusieurs années avec un budget déficitaire de 15 000 euros. Au bout d'un moment, il faudra arrêter les frais", prévient Pierre Colomb. Les projections ne sont pas plus optimistes pour Jean-Jacques Peruzzi : "Il est probable que plusieurs événements soient annulés dans les mois à venir. Cela pourrait malheureusement aussi nous arriver si rien ne change. En ce moment, on est en sursis".
L'IA enfonce le clou
Dans la lettre rédigée par l'AFUP, la période morose est en partie attribuée à l'essor de l'IA, qui détournerait les entreprises des événements. "Avant, elles envoyaient leurs collaborateurs pour se former et découvrir de nouvelles choses. Aujourd'hui, elles les orientent davantage vers l'IA, moins chère et plus rapide. Pourtant, un événement permet de développer l'esprit critique et de forger une vision. Est-ce qu'on veut des collaborateurs visionnaires et capables de réflexion, ou des gens qui produisent à la chaîne ?", interroge Pierre Colomb.
Mais l'IA ne serait pas la seule coupable. Pour Jean-Jacques Peruzzi, elle serait plutôt un facteur aggravant : "Le sujet est plus global. Le manque d'engagement des sponsors et des entreprises est surtout imputable au contexte économique qui se dégrade. L'intelligence artificielle est venue enfoncer le clou". Pour ramener les professionnels vers les événements, le président de Web Days propose plusieurs solutions : "Il faudrait faire du lobbying pour faire reconnaître les événements comme une forme de formation continue, avec une enveloppe dédiée, comme pour les formations certifiées Qualiopi. Pourquoi ne pas aussi permettre aux travailleurs d'utiliser leur CPF pour participer à des événements professionnels ?". En attendant la mise en place de telles solutions, l'alerte est désormais lancée. Reste maintenant à savoir si elle sera entendue avant que les événements tech en France ne disparaissent.