Comparatif : les neoclouds, le nouveau visage du cloud à l'ère de l'IA
Apparus dans le sillage de la ruée vers l'IA générative, les neoclouds bousculent le paysage établi des providers cloud. Surfant sur la pénurie mondiale de processeurs graphiques (GPU), essentiels à l’entrainement et l’inférence des modèles d’IA, ces nouveaux entrants se sont spécialisés dans la fourniture d’infrastructures optimisés pour l’IA et le calcul haute performance. Reposant sur ce modèle de GPU as-a-service ((GPUaaS), CoreWeave, Crusoe, Lambda, Nebius, Nscale ou Vultr louent de la puissance de calcul brute en exploitant généralement les puces Nvidia de dernière génération, type Blackwel.
"Le GPU constitue le cœur de leur modèle, mais un neocloud ne peut pas être réduit à la seule mise à disposition de processeurs graphiques, tempère Vincent Chamouleau, analyste expert chez Xerfi et auteur d’une étude sur le marché du cloud d'infrastructure à l'horizon 2030. Leur plus-value repose sur une expertise technique pointue dans la gestion d’infrastructures à très haute densité de calcul et la sécurisation de l’approvisionnement énergétique." Issus pour certains du minage de cryptomonnaies, les neoclouds s’appuient sur des datacenters déjà opérationnels, recourant aux technologies avancées de refroidissement, de type liquid cooling, et des contrats d’électricité pluriannuels.
Encore émergent, ce marché est appelé à connaître une très forte croissance. Selon Synergy Research Group, les neoclouds ont généré plus de 25 milliards de dollars de revenus en 2025, en hausse de 223% sur un an. Le cabinet d’études table sur un chiffre d’affaires global de près de 400 milliards de dollars en 2031, soit un taux de croissance annuel de 58%. "Les fournisseurs de neocloud captent une part croissante des segments à la croissance la plus rapide du marché du cloud, remodelant fondamentalement la dynamique concurrentielle de l’infrastructure IA", avance Synergy Research Group.
"Leur essor répond d’abord à la pénurie de puissance de calcul, dans un contexte de demande très soutenue", rappelle Vincent Chamouleau. Cette dynamique repose sur un certain nombre de particularités. A la différence des hyperscalers généralistes - AWS, Google Cloud et Microsoft Azure - qui visent une clientèle diversifiée avec un portefeuille de services autrement plus étendu, les neoclouds se concentrent sur les charges de travail les plus exigeantes.
Lead product Manager, public cloud, big data & AI chez Orange Business, Nicolas Bugault parle davantage de coopétition que d'affrontement frontal entre les neoclouds et les hyperscalers. "Ces derniers peuvent intégrer des services de calcul IA à leur offre globale tout en devenant eux-mêmes clients de ces neoclouds pour compléter leurs capacités." En dehors des hyperscalers, les clients des neoclouds sont les laboratoires d’IA, comme OpenAI et Anthropic, les centres de recherche, des éditeurs de logiciels ou des multinationales ayant d’importants besoins en calcul intensif.
"Les services spécialisés dans le calcul IA ne sont rien d'autre que le prolongement naturel de l'infrastructure cloud traditionnelle, estime Kevin Cochrane, chief marketing officer chez Vultr. Les neoclouds répondent aujourd'hui à un besoin très précis pour les laboratoires et les startups d'IA, mais à terme, le marché va juste intégrer cette brique au cloud classique."
Vultr a publiquement prédit une "grande consolidation" du marché d'ici 2027. "Selon nous, l'avenir des infrastructures d'IA n'appartiendra qu'à une poignée de nouveaux fournisseurs de cloud complets, capables de combiner les services de calcul fondamentaux et des briques IA très spécialisées, poursuit Kevin Cochrane. Ce petit groupe viendra compléter les grands acteurs du cloud public. En revanche, les fournisseurs qui ne feront pas cette transition vers une offre d'IA pleinement intégrée risquent de disparaître du marché dans les années à venir." Les neoclouds pourraient aussi se voir concurrencer par la construction de "gigafactories" dédiés à l’IA, lancée par l’Union européenne.
A la conquête du marché entreprises
En attendant, Nicolas Bugault observe la volonté de ces pure players de conquérir le marché des entreprises avec l’essor de l’IA agentique et des offres de LLM à la demande. "Alors que le marché était porté initialement par l’entraînement de grands modèles, les besoins liés à l’inférence commencent à dépasser ceux de l’entraînement." Il note toutefois que "le passage d’un modèle basé sur des contrats négociés de gré à gré avec de très grands acteurs et une offre en libre-service n’est pas simple". Pour atteindre ces entreprises, les neoclouds devront aussi s’appuyer sur un écosystème de partenaires.
Outre leur concentration sur quelques grands clients, les neoclouds présentent plusieurs facteurs de risques. A commencer par leur fort endettement. Investir dans l’infrastructure de calcul dans des datacenters de dernière génération nécessite l’immobilisation d’importants capitaux en mode Capex. Pour soutenir ce modèle capitalistique basé sur l’endettement, il faut avoir les reins solides d’autant que l’obsolescence rapide des puces rend difficile le maintien à l’état de l’art.
La dépendance à Nvidia est également préoccupante. La plupart des neoclouds ont noué des partenariats privilégiés avec le géant américain pour sécuriser l’approvisionnement en puces quand ils ne l’ont pas fait entrer à leur capital. Avec le risque d’être pieds et mains liés. Selon Bloomberg, Nvidia aurait prévenu, cet été, ses clients d’une augmentation de ses tarifs de plus de 15%. Si Nvidia dispose d’une avance technologique indéniable, Nicolas Bugault note la volonté de certains acteurs de s’émanciper de sa tutelle en jetant leur dévolu sur les offres alternatives d'AMD ou d'Intel ou en adoptant des architectures hybrides combinant des GPU de Nvidia pour l'entraînement et d’autres puces pour l’inférence.
Autre sujet sensible, celui de la souveraineté. Le marseillais Sesterce joue de cette carte pour se différencier. Scaleway met également en avant cet avantage stratégique dans le contexte géopolitique actuel. En dépit de son ADN fortement orienté IA, il est néanmoins difficile de classer la filiale cloud du groupe iliad, maison mère de Free, de neocloud de par la profondeur de son portefeuille de services. Vincent Chamouleau pointe, par ailleurs, la difficulté à garantir une réelle souveraineté, celle-ci dépendant de nombreuses couches technologiques dont les puces, les matériels mais aussi les logiciels d'orchestration.
CoreWeave, le leader
Fondée en 2017 d'abord sous le nom d’Atlantic Crypto, activité de minage de cryptomonnaies, CoreWeave a pivoté, dès 2019, vers la puissance de calcul GPU. La société américaine s’est depuis imposée comme le principal neocloud du marché. C’est le premier acteur désigné "Elite Cloud Service Provider" par Nvidia. Cotée au Nasdaq, CoreWeave est valorisée environ 45 milliards de dollars. Pour 2026, la société a relevé ses prévisions et table sur un chiffre d’affaires compris entre 12 et 13 milliards de dollars de revenus.
En dépit d’un endettement colossal (plus de 21 milliards de dollars fin décembre), CoreWeave annonçait, mi-septembre, son intention de lever 3 milliards de dollars pour financer son expansion. En 2025, CoreWeave a opéré un tournant stratégique en rachetant Core Scientific pour environ 9 milliards de dollars. Ce qui lui permet de disposer de disposer d'environ 1,3 gigawatt de capacité électrique brute répartie sur une dizaine de sites américains.
Crusoe, le pari de l’intégration verticale
Tout comme CoreWeave, Crusoe est née, en 2018, du minage de cryptomonnaies pour réorienter son modèle vers la puissance de calcul IA. La société de Denver se targue d’être la première plateforme d'infrastructure IA "verticalement intégrée", "des électrons jusqu’aux tokens". Crusoe construit ses propres datacenters modulaires, baptisés Spark, facilitant ainsi leur déploiement. Elle déplace la puissance de calcul là où l’électricité est sous-utilisée et fait appel à des sources d’énergie variées, du nucléaire au gaz de torche en passant par l’éolien.
Mi-septembre, Crusoe a levé, en série F, 3,9 milliards de dollars auprès notamment de Nvida et du fonds souverain qatari, valorisant la société plus de 30 milliards de dollars. Elle a signé un contrat de 13 milliards de dollars sur cinq ans avec le fonds de trading Jane Street. Crusoe est aussi associée au projet Stargate d’OpenAI et Oracle au Texas. Ses clients, dont Meta et Microsoft, peuvent louer ses GPU (Nvidia, AMD) ou intégrer leurs propres GPU dans ses datacenters.
Nebius, de Yandex à poids lourd du cloud IA
Nebius a une histoire singulière. La société a été créée en 2024 suite à la restructuration de Yandex, le "Google russe". Basée à Amsterdam, Nebius rassemble ses actifs hors de Russie et se réinvente en fournisseur d'infrastructures cloud dédiées à l'intelligence artificielle. Un choix judicieux même si la société réfute l’étiquette de neocloud pour se présenter comme un hyperscaler. Cotée au Nasdaq, elle a vu sa capitalisation dépasser les 60 milliards de de dollars.
Nebius a noué un partenariat avec Nvidia, qui est entré à son capital, autorisant un accès privilégié à ses systèmes les plus récents. Le fournisseur opère des data centers aux Etats-Unis mais aussi en Finlande, en France (Saint-Denis, Béthune en projet), au Royaume-Uni et en Islande. Nebius a signé des contrats géants pluriannuels avec Meta (jusqu’à 27 milliards de dollars) et Microsoft (jusqu’à 19,4 milliards de dollars).
| Facteurs différenciants | Facteurs de risques | |
|---|---|---|
| CoreWeave | Leadership du marché, rachat de Core Scentific, importance du carnet de commandes | Endettement, tarification premium, dépendance à de très gros clients |
| Crusoe | Intégration verticale, innovation sur les datacenters modulaires, approvisionnement Nvidia et AMD | Modèle capitalistique à fort endettement, risques d’exécution sur des projets majeurs |
| Nebius | Hypercroissance, datacenters en France, contrats géants et diversifiés | Héritage de Yandex, dépendance à Nvida |
| Vultr | Le meilleur d’un généraliste et d’un spécialiste IA, une région à Paris, approvisionnement Nvidia et AMD | Valorisation moindre, catalogue de GPU moins profond, absence de contrats géants |
| Nscale | Intégration verticale, datacenters en Europe, importance du carnet de commandes | Jeunesse de la société, dépendance à de très gros clients, sites encore majoritairement en construction |
| Sesterce | Seul acteur français, intégration verticale, alliance avec SoftBank, tarification agressive | Plan d’investissements très élevé, projets à l’état d’annonce, dépendance à Nvidia |
Vultr : le généraliste reconverti à l'IA
Vultr se distingue des autres acteurs par son ancienneté et son positionnement originel. Créée en février 2014, la société s'est développée en tant que plateforme d'infrastructure cloud (IaaS) avant de s’orienter, dix ans plus tard, vers le cloud GPU pour capter la demande IA. Ce qui lui permet de coupler cette brique IA à son écosystème cloud natif. Forrester le qualifie de "strong performer" dans son dernier benchmark de fournisseurs de cloud public.
Vultr couvre 33 régions dont Paris. "Vultr est la plus grande plateforme cloud indépendante non cotée en bourse, avance Kevin Cochrane. Depuis notre lancement, nous avons fait le choix assez unique de financer le déploiement mondial de nos datacenters sur nos propres fonds, directement grâce à notre trésorerie." Aure originalité : son double approvisionnement de GPU chez Nvidia et AMD.
Nscale, le champion britannique en pleine ascension
Basé à Londres, ce fournisseur cloud a connu, en l’espace deux ans, une trajectoire météorique. Comme Crusoe, Nscale fait le pari d’une intégration verticale, contrôlant tout, de la conception des datacenters aux logiciels d’orchestration, et recourt massivement aux énergies renouvelables. La société londonienne possède des datacenters en Norvège, au Portugal et en Islande et participe au projet Stargate UK aux côtés d’OpenAI et de Nvidia.
Nscale disposerait d’un carnet de commandes dépassant les cent milliards de dollars avec, pour principaux clients, Anthropic, Microsoft, OpenAI et Figure AI. En mars, le provider levait deux milliards de dollars, le valorisant 14,6 milliards de dollars. Le 18 septembre, il faisait la une de l’actualité financière en déposant un dossier d’introduction en Bourse à New-York.
Sesterce, le Français du peloton
Fondé en 2018 à Marseille, Sesterce est le seul provider cloud français entièrement dédié aux GPU pour l'IA, avec l'ambition affichée de faire jeu égal avec les géants américains du neocloud. Issus du monde du minage de cryptomonnaies, ces deux fondateurs ont mis à profit leur expertise dans les clusters de GPU, misant, une fois encore, sur l’intégration de toute la chaîne de valeur, de l’énergie jusqu’au calcul.
Jouant la carte de la souveraineté européenne, Sesterce s’est lancé dans des projets pharaoniques. Le chantier du méga-datacenter près de la gare TGV de Valence est actuellement à l’arrêt. En juillet dernier, le tribunal administratif de Grenoble a suspendu en référé le permis de construire. En dépit de ce revers, Sesterce s’est associé au japonais SoftBank pour développer un campus de centre de données IA XXL de 1 GW à Bosquel, dans les Hauts-de- France.