Cyber prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Le cyber prolétaire du XXIe siècle ne sera pas privé d'usines, mais d'intelligence augmentée.
Pendant longtemps, l’intelligence artificielle a été présentée comme une promesse de démocratisation. Chacun, du chercheur isolé au petit entrepreneur, pouvait accéder à des outils d’une puissance inédite. Certes, il fallait payer un abonnement, mais la frontière restait relativement poreuse. L’IA semblait inaugurer une ère nouvelle où le capital intellectuel serait moins déterminé par la puissance de l’organisation que par la créativité des individus. Cette illusion est en train de se dissiper.
Avec son projet Glasswing, Anthropic a annoncé réserver Claude Mythos à un cercle restreint de clients, grandes entreprises tech, acteurs de la cybersécurité et opérateurs d’infrastructures critiques triés sur le volet. Même logique chez OpenAI, qui réserve déjà certaines capacités, quotas de calcul ou accès anticipés à ses clients les plus stratégiques. La rareté - qui est aussi une excellente technique marketing - n’est plus technique, elle devient politique et économique. Les meilleurs outils ne seront pas accessibles à tous, mais distribués selon le pouvoir d’achat, l’influence et la valeur commerciale du client.
Nous assistons à la constitution d’une nouvelle aristocratie : celle des détenteurs de puissance cognitive
D’un côté, quelques grandes entreprises, gouvernements et organisations disposant d’un accès privilégié à des intelligences artificielles capables de raisonner plus vite, de coder mieux, d’analyser plus profondément, de simuler davantage et de décider avec une efficacité redoutable. De l’autre, la masse des utilisateurs ordinaires condamnés à utiliser des versions bridées, plus lentes, moins précises, moins autonomes. Autrement dit, après les moyens de production, voici les moyens de cognition.
Karl Marx décrivait le prolétaire comme celui qui ne possède pas les outils de production et doit vendre sa force de travail. Le cyber prolétaire du XXIe siècle ne sera pas privé d’usines, mais d’intelligence augmentée. Il travaillera avec des outils inférieurs, face à des concurrents dotés d’assistants numériques surhumains. À compétences égales, il produira moins, plus lentement et avec moins de pertinence. Et il sera réduit à louer toute sa vie quelques capacités cognitives artificielles, facturées à l’usage par une poignée d’entreprises contrôlant l’infrastructure mondiale de l’intelligence. Une infrastructure — et c’est toute l’ironie de l’histoire — qui sera largement alimentée par ses propres ressources énergétiques, captées à vil prix par les nouveaux maîtres.
La fracture numérique, hier mesurée en accès à Internet, se déplacera vers l’accès à la puissance de calcul et aux modèles de pointe. Certains disposeront d’armées invisibles d’agents capables de rédiger, programmer, négocier, surveiller et anticiper. Les autres resteront seuls devant leur clavier.
Les conséquences seront considérables
En cybersécurité, cet avantage sera décisif. Ces intelligences artificielles avancées permettront, côté défense, de réduire massivement la dette technique grâce à une recherche quasi exhaustive de vulnérabilités, d’erreurs de configuration et de chaînes d’exploitation potentielles. Mais elles offriront aussi, côté offensif, des capacités inédites à ceux qui choisiront de conserver ces vulnérabilités pour eux afin de les exploiter. Cette question stratégique explique sans doute la brouille entre Anthropic et le Département de la défense américain.
Mais, de façon plus large, les conséquences sont d’abord économiques. La productivité des organisations les mieux équipées s’envolera, renforçant les effets de concentration déjà observés dans le numérique.
Les conséquences sont ensuite sociales. Une nouvelle hiérarchie apparaîtra au sein même des professions intellectuelles, séparant les travailleurs "augmentés" des travailleurs "nus".
Enfin, les conséquences sont aussi géopolitiques. Les Etats maîtrisant les infrastructures, les semi-conducteurs et les modèles les plus avancés imposeront leurs standards, leurs dépendances et, à terme, leur vision du monde.
Certains nous avaient promis une révolution émancipatrice. Nous voyons émerger une société de castes cognitives.
Bien sûr, l’histoire n’est pas totalement écrite. Des modèles open source, des initiatives européennes et des politiques publiques ambitieuses peuvent encore empêcher la concentration extrême de cette puissance.
Mais force est de constater, à l’instar de ce qu'a expliqué Arthur Mensch, cofondateur et DG de Mistral AI, lors de son audition à l’Assemblée nationale, que l’Europe a pris du retard dans cette gigantesque course à la captation de valeur. Elle doit donc activer sans tarder tous les leviers disponibles — y compris en rouvrant le débat sur les fonds de pension — tout en cessant de considérer la réglementation comme l’alpha et l’oméga d’une politique industrielle digne de ce nom.
De façon cynique, on pourra aussi se consoler en considérant que cette délégation massive de nos facultés à des systèmes artificiels va engendrer chez ceux qui en abuseront une dépendance profonde, une perte progressive de compétences essentielles — car, avant d’être "augmenté", encore faut-il savoir créer et agir "nu" — et, à terme, une forme d’atrophie cognitive et physiologique. Sans oublier un problème de "pipeline" de compétences dans quelques années.
Mais il faut regarder la réalité en face : à court et moyen terme, l’intelligence artificielle ne fera qu’accentuer la concentration et l’accumulation de la puissance économique, intellectuelle et politique aux mains des Etats-Unis et de la Chine. Et renforcera massivement les capacités des organisations et travailleurs augmentés. D’ailleurs, comme le dit la formule attribuée à Pablo Picasso, "les artistes créent, les génies pillent"…
La question n’est plus de savoir qui possède les machines, mais qui possède les esprits artificiels. Et lorsque l’accès à l’intelligence devient un privilège, l’égalité des chances est un lointain souvenir.
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