"On s'est retrouvé en pleine mer, à une dizaine de mètres au-dessus de l'eau, à souder des antennes" : comment l'extrême forge les cybermilitaires
"Dans la cyber militaire, tu dois avoir le sens de la débrouille pour pouvoir te démerder", insiste Fanch Francis, ancien sous-officier marinier dans des services de renseignement de l'armée et PDG de Nano Corp, une entreprise de cybersécurité. "Nous, on peut paramétrer des antennes dans le sable ou la neige", ajoute, non sans ironie et vantardise, le sergent Alexandre du régiment de cyberdéfense, près de Rennes. "C'est la manière d'utiliser les outils qui diffère par rapport au privé. Quand on les utilise dans un théâtre d'opérations extérieures, ce n'est pas les mêmes conditions que dans un bureau climatisé. Et quand on sait que derrière les alertes que l'on traite, c'est la vie de camarades ou la sécurité du pays qui est en jeu, et pas simplement la productivité d'une organisation, c'est différent", enchérit Adrien, jeune sergent-chef, lui aussi au régiment de cyberdéfense. Evoluant dans des conditions parfois extrêmement rudes, ces cyber combattants pratiquent au quotidien une cybersécurité sans équivalent.
Des contraintes permanentes
"En 2011, lors d'une opération interalliée au large de la Libye, on s'est retrouvé à devoir installer assez rapidement des équipements UHF Satcom en pleine mer. Ces équipements permettent aux militaires de communiquer à longue distance via des satellites. Cela faisait un moment pour la marine française qu'on n'avait pas mené d'opération de ce type avec nos alliés de l'Otan, avec la mise en œuvre d'un groupe aéromobile. On s'est donc retrouvé en pleine mer, à une dizaine de mètres au-dessus de l'eau, suspendu en hauteur, à devoir souder des antennes. On devait tirer des câbles du navire, puis relier ces équipements à des systèmes existants pour assurer la communication avec nos alliés. Puis, dans le même temps, on devait s'assurer de la cybersécurité de l'installation, du respect des normes électromagnétiques et que l'antenne capte correctement son satellite", se souvient le capitaine de corvette Thibault, spécialiste de la cyberprotection au Commandement de la cyberdéfense (Comcyber).
"En fait, notre difficulté est d'opérer dans des environnements qui cumulent un grand nombre de risques. Un porte-avions, par exemple, c'est comme un aéroport mis à la mer. Il cumule toutes les contraintes et risques de l'aéroport, avec ceux de la mer. En plus de cela, on y met deux réacteurs nucléaires à l'intérieur, des avions qui emportent une arme nucléaire... A ce cumul de risques s'ajoute un cumul de menaces qui ne sont pas forcément les mêmes que celles que l'on trouve ailleurs. C'est toujours un gros challenge car on doit pratiquer la cyber sur des systèmes qui ont une complexité très forte, tout en devant respecter des principes de sécurité de fonctionnement, etc. C'est unique".
Ces règles, Fanch Francis s'en souvient avec agacement. Quand il travaillait au Centre de renseignement de la marine, elles freinaient le développement de l'Osint militaire : "Au début, on enviait les capacités du civil en la matière car on était pieds et poings liés par des contraintes d'interconnexion. Importer de la donnée depuis internet, avec le poste de travail sécurisé, la brasser avec de la donnée de capteurs confidentiels pour en tirer du renseignement s'apparentait à un vrai cauchemar !".
A cela s'ajoutent les contraintes de l'environnement de la mission, qui doit être agile et discrète. "Tout ce qu'on va penser en termes de cyberprotection a un impact sur la vie et la sécurité des militaires en opération, et au jour le jour. Un bateau ou un groupe d'hommes au milieu du désert n'est pas connecté à la fibre optique. Ces contraintes environnementales, avec des militaires qui ont seulement des sacs à dos, font qu'on doit identifier les outils essentiels à transporter. Puis ces outils doivent être protégés donc chiffrés. On doit aussi rendre étanche les réseaux, rendre les moyens de communication discrets, transporter des firewall hardware et pas logiciels, etc."
Une ingéniosité sans limites
Ces environnements contraignants et imprévisibles poussent néanmoins ces cyber-combattants à anticiper tous les scénarios possibles pour assurer la continuité des opérations. "On sait déployer des plans de continuité d'activité poussés jusqu'au maximum de ce qu'on peut faire en termes de résilience. Les transmissions radios peuvent être utiles et les marins s'entraînent encore à naviguer sans GPS, avec une carte et l'observation des étoiles", affirme le capitaine de corvette.
Ces contraintes développent aussi en eux une capacité à faire preuve d'une ingéniosité constante. "Sur un navire en opération, on doit prouver que les tirs sont effectués correctement. Pour cela, on enregistre le maximum de choses sur ces tirs. Lors d'une mission, le système qui permettait de les enregistrer est tombé en panne. Avec un camarade, on a donc dû coder très rapidement un petit script permettant de faire des copies d'écran toutes les deux ou trois secondes et les transformer en vidéo. On était en pleine mer, en zone compliquée, et nous devions taper sur des claviers spéciaux, très étanches pour qu'ils soient protégés de l'eau, sur lesquels il est compliqué de taper du code, mais on a relevé le défi !"
A cela s'ajoute l'inadéquation entre le long cycle de vie des équipements militaires et la rapidité de l'évolution de la cybersécurité, qui pousse à une innovation constante. "Prenez un gros porteur comme le porte-avion Charles de Gaulle. Il peut s'écouler trente ans entre la définition des besoins et l'arrivée en service du produit. Entre-temps, plusieurs révolutions numériques s'opèrent. Les militaires doivent donc bricoler, pour adapter les systèmes d'information aux besoins du moment, faire en sorte que tout soit interopérable, notamment avec les alliés". "En gros, un militaire dans la cyber doit savoir se démerder. C'est de toute façon dans son ADN !", rassure, enthousiaste, Fanch Francis.