Souveraineté numérique : la feuille de route pragmatique des RSSI
Pour les RSSI, la souveraineté numérique n'est plus une contrainte juridique abstraite. Elle est devenue un axe prioritaire de la résilience du système d'information.
La souveraineté s'est progressivement imposée dans le quotidien des RSSI, les responsables de la sécurité des systèmes d'information. En cause, le durcissement réglementaire, l'essor plus ou moins contrôlé de l'intelligence artificielle et les risques d'interruption de service. De quelle manière ajuster sa doctrine dans un tel contexte ? Il ne s'agit pas de céder à un dogme anti-Cloud ou d'isoler l’organisation du reste du monde. Il s'agit essentiellement de maîtriser ses dépendances, d'assurer sa conformité et de garantir la continuité des activités.
La conformité réglementaire, premier moteur du sujet
Sur le terrain, le premier déclencheur des projets de souveraineté reste la contrainte légale. La directive européenne NIS2 encadre la cybersécurité d'un grand nombre de secteurs stratégiques, le règlement DORA en constituant la déclinaison pour le secteur financier. Tous deux obligent le RSSI à répondre de la sécurité de ses sous-traitants. Ici, la question n'est plus de repérer où sont stockées les données, mais de savoir qui en assure la maintenance et dispose de droits d'administration à distance. Un support technique basé hors de l'Union Européenne peut créer à lui seul une faille de souveraineté. Quant au RGPD, qui encadre la protection des données personnelles, il impose des garanties strictes sur les transferts hors de l'espace économique européen, sous peine de sanctions lourdes.
Neutraliser le risque extraterritorial
La véritable inquiétude du RSSI n'est pas tant la localisation d'un serveur que la soumission de ses prestataires à des lois étrangères, comme le Cloud Act américain. Ce texte autorise les autorités des États-Unis à accéder à des données hébergées par des entreprises américaines, où que ces données se trouvent dans le monde. Rapatrier l'ensemble du système d'information en interne est financièrement impossible. La stratégie la plus efficace repose donc sur la segmentation. Une large majorité de l'activité reste sur du Cloud public pour préserver l'agilité, tandis que les données les plus critiques sont isolées dans des environnements immunisés, sur un Cloud souverain ou en on-premise. Pour ces données les plus sensibles, des qualifications telles que SecNumCloud, le label de cybersécurité délivré en France, ou les certifications européennes portées par l'ENISA, l'agence européenne de cybersécurité, offrent un bouclier supplémentaire. La souveraineté passe encore par la détention exclusive des clés de chiffrement, via un boîtier physique dédié, le HSM, sans accès possible pour le fournisseur Cloud.
Rester libre de changer de fournisseur
Mais la souveraineté réside peut-être avant tout dans la liberté de choisir. Si un éditeur modifie unilatéralement ses tarifs ou subit une panne majeure, le système d'information doit pouvoir survivre. C'est tout l'enjeu du PRA, le plan de reprise d'activité. Cela suppose aussi de maîtriser le Vendor Lock-in, cette dépendance à un fournisseur qui finit par rendre tout changement impossible. La capacité à basculer un environnement critique d'un Cloud à un autre doit être testée régulièrement, en intégrant dès la conception les frais de sortie et les dépendances propriétaires. Une chaîne d'outils de sécurité qui ne communiquent pas entre eux fait perdre une visibilité précieuse en cas d'incident. Les sauvegardes doivent rester isolées de l'infrastructure de production, pour résister à une attaque par ransomware.
Encadrer les usages incontrôlés de l'intelligence artificielle
L'adoption massive et informelle d'outils d'IA générative par les équipes métier, appelée Shadow IA, représente un risque immédiat de fuite de données. Envoyer des lignes de code ou des données financières dans un modèle hébergé à l'étranger revient à abandonner la maîtrise de son patrimoine de données. Face à ces pratiques, le RSSI doit proposer des alternatives souveraines, hébergées localement ou sur des Clouds qualifiés, et auditer les accès aux applications utilisées sans validation officielle.
Pour ce professionnel, la souveraineté numérique n'est pas un frein à la transformation digitale, c'est son garde-fou. En cartographiant ses dépendances et en exigeant une réelle interopérabilité de ses outils, le RSSI garantit la pérennité et l'indépendance stratégique de l'entreprise.