Gautier Bugeon (MokN) "J'aurais bien aimé que ma start-up soit souveraine, mais…"
Gautier Bugeon, cofondateur et PDG de MokN, une start-up française qui piège des cyberattaquants grâce à des honeypots, explique pourquoi il a préféré accepter des investissements américains plutôt que de privilégier le made in France.
JDN. En mai 2025, vous avez annoncé un tour de table de 15 millions de dollars mené par Google Ventures, qui vous a ouvert le marché américain. Depuis, cette levée de fonds américaine vous a été reprochée...
Gautier Bugeon. Oui, nous essuyons parfois quelques petites piques. En public, devant nous, quelqu'un a par exemple déjà exprimé son regret de nous voir "partir chez les Américains", en ajoutant : "Encore une pépite que l'on perd". De toute façon, tout le monde sait qu'il n'y a pas d'autre choix que d'attirer des investisseurs américains pour internationaliser une entreprise. Malheureusement c'est la réalité du marché. J'aurais bien aimé être souverain, mais…
… Mais ? Pourquoi n'y a-t-il pas d'autre choix que de faire appel à des investisseurs américains ?
C'est beaucoup plus difficile de pénétrer le marché américain en étant accompagné par un fonds d'investissement français. On aurait eu beaucoup plus de mal à être introduit auprès de Google via un fonds d'investissement français. Et puis les sommes levées grâce aux fonds américains sont bien plus élevées. Donc quand on peut lever des fonds grâce à un investisseur américain, pourquoi choisir une voie plus difficile ? Autre chose : même les fonds d'investissement français refusent d'investir dans une entreprise de cybersécurité qui ne veut pas aller aux Etats-Unis.
Les entreprises de cybersécurité made in France manquent-elles d'ambition ?
Non, je ne me permettrais pas un tel jugement. Parfois, il peut s'agir d'entreprises qui ont constaté que leur solution ne répondait pas à une demande internationale. Mais il existe des entreprises qui veulent réellement servir la France grâce à des solutions souveraines. Et puis, la souveraineté est désormais un véritable argument de vente, qui fonctionne très bien en France. Mais, malheureusement, le marché français n'est pas immense. Et se faire accompagner par un fonds américain facilite clairement le développement à l'international.
Les discours sur la souveraineté sont-ils déconnectés de cette réalité que vous décrivez ?
Malheureusement, l'argent est nécessaire pour faire progresser la technologie rapidement. Or, les solutions souveraines ne bénéficient pas des mêmes niveaux d'investissements que celles financées par des fonds américains, et se développent donc plus lentement. Si de nombreuses entreprises du CAC40 privilégient des solutions américaines, ce n'est pas par désamour de la France, mais c'est parce que ces solutions sont meilleures que les souveraines.
Les discours actuels sur la souveraineté sont donc un peu idéalistes, malheureusement. Quand une entreprise veut prendre le lead sur son marché, elle ne peut pas prendre le risque de se faire dépasser par ses concurrents pour rester souveraine. Surtout dans l'industrie de la cybersécurité. Il existe cependant des secteurs sensibles pour lesquels la souveraineté est impérative. Et, de notre côté, nous sommes fiers de conserver notre siège social et notre R&D en France, afin d'y créer de l'emploi et de contribuer à son économie.
L'ambition internationale était-elle présente dès les débuts de MokN ?
Oui, très rapidement nous avons voulu pénétrer le marché américain. Huit mois après la création de MokN, en 2024, nous avons en effet compris que notre solution répondait à une forte demande et que notre entreprise bénéficiait d'un potentiel international. C'est à ce moment-là que nous avons décidé d'explorer les Etats-Unis. Les Etats-Unis sont en effet la destination incontournable pour internationaliser une entreprise.
Comment vous y êtes-vous pris pour exporter votre solution aux Etats-Unis ?
Pour pénétrer le marché américain, il est essentiel qu'un investisseur américain entre au capital de l'entreprise. C'est en effet celui-ci qui va mettre en relation l'entreprise avec les prospects, comme les chief information security officers et les directeurs cybersécurité. Aux Etats-Unis, ces professionnels sont en effet connectés à l'écosystème des investisseurs en capital-risque. Et pour qu'une start-up réussisse à rencontrer un investisseur américain, il faut qu'un CEO ou un autre investisseur le mette en relation avec lui. De notre côté, c'est notre premier investisseur en seed, Moonfire, un fonds britannique, qui nous a mis en lien avec Google Ventures.