Quand les données de l'entreprise restent dans les comptes personnels d'IA

DBM Partners

Une partie du patrimoine informationnel d'une entreprise peut aujourd'hui se constituer en dehors de ses propres systèmes.

Au fil des conversations avec des assistants d’intelligence artificielle, des documents, des données clients et des informations stratégiques peuvent ainsi s’accumuler dans des comptes personnels.  

Quand un collaborateur quitte l’entreprise, le rituel est rodé. Il rend son badge et son ordinateur, son compte est désactivé, sa messagerie fermée. Une chose échappe pourtant à cette liste : le compte qu’il a ouvert lui-même sur un assistant d’intelligence artificielle, et tout ce qui s’y est accumulé.

C’est, à nos yeux, la face la moins discutée de ce que les spécialistes appellent le "shadow IA" : l’usage d’outils d’IA que l’entreprise n’a ni identifiés, ni évalués, ni encadrés. On le décrit le plus souvent comme un flux : une donnée qui sort au moment où le salarié la colle dans la fenêtre de l’assistant. C’est exact, mais incomplet. Ce qui sort ne disparaît pas. Conserver l’historique des échanges est précisément ce que ces services savent faire : c’est ce qui permet de reprendre une conversation la semaine suivante. Un contrat reformulé en mars, un document client résumé en mai, une proposition commerciale préparée en septembre : au fil des mois, le compte devient une archive de documents de l’entreprise.

Cette archive a une particularité : aucune règle de l’entreprise ne la protège. Aucune authentification renforcée imposée, aucune politique de mot de passe, aucun journal des connexions consulté par l’entreprise. Elle tient au mot de passe personnel du salarié, choisi par lui, et rien ne garantit qu’il ne serve pas ailleurs.

Le risque est documenté. Dans sa synthèse de février 2026 sur l’IA générative face aux attaques informatiques, le CERT-FR, le centre d’alerte de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, rappelle que plus de 100 000 comptes d’un assistant grand public ont été dérobés en 2022 et 2023 par des logiciels spécialisés dans le vol d’identifiants, puis revendus en ligne. Il en conclut que l’usage de ces comptes par des salariés, dans un cadre professionnel, peut exposer des informations sensibles en cas de compromission.

Le départ du collaborateur, révélateur d'un angle mort

Le départ du collaborateur fige la situation. Ce jour-là, l’entreprise ferme tout ce qu’elle a ouvert pour lui. Elle ne peut pas fermer ce qu’il a ouvert lui-même. L’archive reste accessible aussi longtemps que le compte existe : à son titulaire, et à quiconque en obtiendra un jour les identifiants. Personne n’a commis de faute. Le salarié voulait aller plus vite, et il y est parvenu.

Le schéma n’est pas nouveau. Les entreprises maîtrisent assez bien ce qui passe par le circuit des ressources humaines : l’arrivée, le changement de poste, le départ. Elles maîtrisent beaucoup moins bien ce qui naît en dehors. Les comptes des prestataires en sont l’exemple ancien. Les comptes d’IA ouverts à titre personnel en sont le plus récent.

Les outils habituels n’y changent pas grand-chose. Une entreprise qui recense les services utilisés par ses équipes peut savoir que tel assistant est utilisé. Elle ne voit ni ce qui s’est accumulé dans le compte, ni sur quels appareils il reste ouvert. Une charte qui interdit ces outils reste nécessaire, mais elle ne vide pas les comptes déjà remplis.

Reprendre le contrôle : une responsabilité de la direction générale

Deux décisions relèvent de la direction générale, et pas seulement de la direction informatique.

La première tient en une question à ajouter à la procédure de départ : le collaborateur a-t-il utilisé un assistant d’IA pour son travail, et avec quel compte ? L’entreprise ne peut pas fermer ce compte à sa place. Elle peut poser la question, rappeler les engagements de confidentialité et demander la suppression des conversations professionnelles. C’est imparfait, mais c’est la seule prise dont elle dispose sur ce qui existe déjà.

La seconde porte sur la suite. Tant que le seul moyen d’utiliser ces outils est un compte personnel, l’archive se reconstitue, salarié après salarié. Mettre à disposition un outil rattaché à l’identité de l’entreprise, dont l’historique reste sous son contrôle et se ferme avec le compte du collaborateur, ne règle pas tout. Mais cela fait entrer ces comptes dans le seul circuit qui sache les fermer.

Le jour de son départ, un collaborateur rend son badge et son ordinateur. Ce qu’il a confié pendant des mois à un assistant d’IA, personne ne pense à le lui demander. Le problème n’est pas nouveau : les entreprises ont toujours eu du mal à maîtriser ce qui se constitue en dehors de leurs systèmes. Mais l’IA lui donne une tout autre ampleur.