Grâce à la voiture connectée, Blackberry tient (peut-être) sa revanche sur Google

Grâce à la voiture connectée, Blackberry tient (peut-être) sa revanche sur Google Avec sa filiale QNX, qui développe un système d'exploitation pour véhicules connectés et autonomes de plus en plus populaire dans le secteur, l'ancienne gloire du téléphone devient centrale dans une industrie naissante.

Ringardisé par Apple et Google dans la téléphonie, Blackberry pourrait bien se refaire une santé grâce au véhicule autonome. Après la déconfiture du business qui l'avait fait connaître auprès du grand public, le Canadien s'est recentré sur son cœur de métier : les logiciels et la connectivité d'entreprise. Une société acquise en 2010 joue un rôle-clé dans ce recentrage : QNX, entreprise canadienne spécialisée dans les systèmes d'exploitation industriels (nucléaires, militaires, automobile…) dont les logiciels sont de plus en plus prisés parmi les acteurs du véhicule autonome.

Ces derniers mois QNX a enchaîné les partenariats dans la voiture autonome avec plusieurs poids lourds : les équipementiers automobiles Aptiv (spin-off de Delphi) et Denso, les fabricants de semi-conducteurs Qualcomm et Nvidia ou encore Baidu, le géant chinois de la tech dont l'alliance open source Apollo regroupe une cinquantaine de sociétés préparant différents aspects de la voiture autonome. QNX a également annoncé le 22 mars la signature d'un partenariat avec Jaguar Land Rover. Un constructeur particulièrement important dans le monde de l'autonome puisqu'il va coproduire avec Waymo un véhicule pour le futur service de taxi autonome de la filiale d'Alphabet.

60 millions de véhicules équipés

QNX est déjà un acteur important dans la voiture connectée : 60 millions de véhicules sont équipés d'au moins une de ses technologies. La base de la plupart de ces dernières est le système d'exploitation Neutrino. "A partir de lui, nous construisons des verticales comme la connectivité, l'infotainment ou la sécurité, que nos clients peuvent adapter à leurs besoins," explique John Wall, vice-président et directeur de QNX. Neutrino est prisé des constructeurs et équipementiers pour ses fonctionnalités de sécurité. Il communique avec les systèmes d'aide à la conduite (ADAS), comme le maintien dans une file ou le freinage d'urgence. Il permet notamment de fusionner et d'interpréter les différentes données récupérées par les capteurs du véhicule ou de communiquer avec ses systèmes informatiques historiques (legacy).

Autre fonctionnalité de sécurité importante, a fortiori dans un véhicule autonome très informatisé : assurer la redondance, de sorte que si un élément matériel ou logiciel crucial lâche, un autre prend le relais. Ainsi, plusieurs cœurs exécutent le même code informatique via des puces différentes. "Nous pouvons faire la même chose pour assurer la précision des algorithmes qui détectent les piétons", ajoute John Wall. "Nous faisons tourner trois algorithmes en même temps, avec un système de vote. Si deux algorithmes sur trois disent qu'il s'agit d'un piéton, c'est sûrement le cas. " Et puisqu'il est impossible d'éviter tous les accidents, Neutrino embarque également une boîte noire qui permettra aux autorités de comprendre ce qu'il s'est passé lors d'un crash.

En route vers l'autonome

Pour compléter le tableau sécuritaire, QNX s'est également doté de fonctions de cybersécurité, avec le lancement en janvier de Jarvis, un outil d'analyse de programmation informatique dopé à l'intelligence artificielle à destination des constructeurs auto. Jarvis parcourt les millions de lignes de code qui composent leurs véhicules à la recherche de vulnérabilités.

QNX développe son propre algorithme de vision par ordinateur.

Le système Neutrino et toutes les briques technologiques déjà utilisées dans le véhicule connecté sont aussi compatibles avec les véhicules autonomes, qui représentent un potentiel de marché considérable pour QNX et Blackberry. "QNX est historiquement spécialisé sur les systèmes informatiques critiques qui gèrent des installations sensibles avec des certifications de sécurité, comme les réacteurs nucléaires, des sites militaires ou l'automatisation industrielle", rappelle John Wall. "Le véhicule du futur va devenir une plateforme avec une puissante fondation logicielle, ce qui nous place en position de force." Pour y arriver, le Canadien teste ses propres véhicules autonomes, car il faut se mettre à la place des clients afin de comprendre leurs besoins, estime John Wall. C'est aussi l'occasion d'élargir la palette de services proposés par QNX : l'entreprise est par exemple en train de développer son propre algorithme de vision par ordinateur.

Qu'il s'agisse de véhicules connectés ou autonomes, un enjeu demeure pour QNX : rester maître des systèmes d'infotainement, alors que Google, et Apple dans une moindre mesure, s'invitent de plus en plus dans l'habitacle avec Android Auto et CarPlay, les systèmes d'exploitation automobiles des deux géants de la tech. La force de QNX dans ce domaine est son modèle économique B2B, basé sur les royalties et l'abonnement, et donc plus en phase avec les attentes des constructeurs, qui veulent garder la main sur les données de leurs véhicules afin de développer de nouveaux services de mobilité. "Ce qui leur fait peur, c'est que le modèle économique traditionnel de Google est la donnée, pas le logiciel", résume John Wall. "Seules quelques plateformes survivront à cette concurrence, et nous voulons être l'un d'entre elles", poursuit-il. "Mais nous n'y arriverons pas seuls, il faudra nous allier à des poids lourds du secteur auto comme Ford, Bosch et Denso, et des spécialistes du logiciel. L'un d'entre eux pourrait être Baidu."

"Oui, nous aimerions être le seul système d'exploitation à bord, mais ce n'est pas réaliste. Android fera partie du paysage."

Cela sera-t-il suffisant ? Tous les constructeurs résisteront-ils à l'énorme attrait de plateformes populaires auprès du grand public, reliées aux smartphones, et qui proposent déjà une offre infinie d'applications ? Blackberry en est conscient et a visiblement appris de son entêtement à conserver son système d'exploitation maison alors qu'Android explosait sur smartphones. QNX a donc imaginé une solution qui lui permet de proposer son système d'exploitation Neutrino avec ses fonctions de sécurité et d'infotainment, tout en permettant à Android Auto de s'exécuter dans un environnement informatique isolé (sandbox). "Oui, nous aimerions être le seul système d'exploitation à bord, mais ce n'est pas réaliste", reconnaît John Wall. "Nous voyons bien la tendance qui se dessine : Android fera partie du paysage. Nous pouvons proposer à nos clients une solution entièrement basée sur QNX, mais s'ils insistent, nous pouvons aussi intégrer Android." L'expérience Blackberry l'a montré : quand on ne peut pas battre Google, mieux vaut vivre avec.

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