Pourquoi les CPU connaissent un spectaculaire retour en force
2026 est l’année où les technologies que l’on croyait dépassées reviennent en force. En ce moment, ce sont les processeurs (CPU) qui, un temps ringardisés par les processeurs graphiques (GPU), sont en pleine croissance sur le marché de l’IA.
La demande est telle que le marché est en forte tension, l’offre peinant à suivre la cadence. Les délais de commande pour les processeurs Intel et AMD, qui étaient encore récemment de seulement une à deux semaines, sont aujourd’hui passés à 8 à 12 semaines en moyenne, certaines commandes d’Intel prenant désormais jusqu'à six mois pour être honorées. Le géant américain a épuisé ses stocks de CPU serveur au moins jusqu'à la fin de l'année.
Un essor permis par l’IA agentique
La pénurie est telle qu’AWS, qui ne manque pourtant ni de marge de négociation ni de capacités financières, a demandé à ses ingénieurs d’économiser les cycles CPU à tout prix. En conséquence, les tarifs grimpent : 10 à 15% de plus en moyenne, certains contrats de CPU serveur destinés à des clients chinois ayant même vu leurs prix bondir de plus de 40%.
Depuis la sortie de ChatGPT, l’essor de l’IA a été étroitement corrélé à l’appétit insatiable pour les processeurs graphiques, en particulier ceux de Nvidia, nécessaires pour entraîner les grands modèles de langage (LLM). "Les GPU ont été conçus pour exécuter en parallèle un grand nombre de calculs similaires. A l’origine, les cartes graphiques appliquaient les mêmes opérations à une multitude de pixels. Pour l’IA, elles exploitent cette même logique afin de réaliser simultanément les nombreux calculs nécessaires au fonctionnement des réseaux de neurones.", explique Antoine Chkaiban, consultant chez New Street Research. Une appétence qui a permis à Nvidia de devenir l’entreprise la mieux valorisée au monde. Lors de la pénurie de 2023/2024, lorsque les géants du cloud avaient une soif insatiable de puissance de calcul, les délais d’attente pour une puce H100 pouvaient atteindre jusqu’à 11 mois.
Mais l’essor de l’IA agentique change la donne. Avec cette dernière, l’IA est chargée d’accomplir des actions, d’ouvrir des pages internet, de lire des données, d’écrire du code et de l’exécuter, d’analyser ces résultats et de lancer une nouvelle boucle. Autant de tâches pour lesquelles les CPU sont beaucoup plus adaptés. "La diversité des tâches propres à l’IA agentique exige davantage de flexibilité. Les GPU restent essentiels pour les calculs massivement parallèles, mais ils doivent de plus en plus être associés à des CPU, mieux adaptés à l’orchestration et à l’exécution de tâches variées, comme effectuer une recherche sur le web", résume l’expert.
Une analyse que partage le PDG d'Intel, Lip-Bu Tan. "Le CPU réaffirme sa position de fondation indispensable de l'ère de l'IA", a-t-il déclaré lors de la dernière annonce de résultats de l'entreprise. "Ce n'est pas simplement un vœu pieux de notre part, c'est ce que nous entendons de la bouche de nos clients."
Un marché à plus de 100 milliards de dollars en 2030
Ainsi, là où le ratio CPU/GPU était jadis de 1 pour 4 dans un serveur accéléré, il se situe aujourd’hui à 1 pour 2, et devrait bientôt atteindre l’équilibre. New Street Research estime dans ce contexte que le marché des CPU devrait passer de quelques dizaines de milliards aujourd’hui à 100 milliards de dollars en 2030. Dans une note datée du 13 août 2026, l’analyste de Bank of America Vivek Arya est encore plus optimiste et table sur un marché à plus de 210 milliards de dollars d'ici 2030.
Or, comme le marché stagnait depuis des années, la hausse de la demande n’a pas été anticipée, ce qui explique les tensions actuelles sur l’approvisionnement… et les prix. "Le marché avait été quelque peu laissé à l’abandon. Augmenter la capacité de production prend du temps, d’autant que les chaînes sont déjà saturées par la fabrication d'accélérateurs", explique Antoine Chkaiban.
Rebattre les cartes
La remontée en puissance des CPU par rapport aux GPU contribue en partie à changer la donne sur le marché des fournisseurs de matériel destiné à alimenter l’IA. Intel, en particulier, jadis moribond, a repris du poil de la bête. Au second trimestre, l’entreprise affiche un chiffre d’affaires à 16,1 milliards de dollars, en hausse de 25% d’une année sur l’autre, soit sa plus forte croissance trimestrielle depuis plus de quinze ans, largement au-dessus des attentes des analystes qui tablaient sur environ 14,4 milliards de dollars. Cette croissance est largement due à l’IA : le segment Data Center and AI a bondi de 59% sur un an, pour atteindre 6,3 milliards de dollars. Après avoir dans un premier temps raté le coche de l’IA à cause de son retard sur les GPU, Intel est en train de se remettre dans la course maintenant que son domaine d’expertise historique (les CPU) a le vent en poupe.
Nvidia n’est pas en reste. Le champion incontesté des GPU a bien anticipé l’évolution du marché et donné la priorité à Vera, son CPU basé sur l'architecture Arm dédié à l'IA agentique, qui s'inscrit dans sa plateforme Vera Rubin, et a réalloué une partie de sa capacité dédiée aux accélérateurs pour se consacrer à celles-ci.
Enfin, la société britannique Arm, détenue par le conglomérat japonais Softbank, se tient également en embuscade. La société fournit l’architecture sur laquelle s’appuient les CPU de Nvidia, ainsi que ceux de plusieurs entreprises du secteur. Les serveurs basés sur l’architecture Arm ont capté plus de 45% du chiffre d'affaires du marché des CPU de centres de données au premier trimestre. Arm propose aussi son propre processeur, qui a déboulé en fanfare sur le marché au printemps avec Meta comme client.
Une opportunité pour l’Europe ?
La montée en puissance des CPU sur le marché de l’IA constitue une opportunité pour le Vieux continent, distancé sur le marché des GPU, largement dominé par le taïwanais TSMC pour la partie fonderie et par les acteurs américains sur les architectures de puces, (Nvidia, AMD) et les logiciels de conception de ces dernières (Synopsis, Cadence). Sur les CPU, l’Europe dispose d’un riche écosystème, avec des fonderies sur nœuds matures (l'usine ESMC et la Smart Power Fab d'Infineon, tous deux situés à Dresde), et des instituts de recherche de pointe comme Imec, en Belgique.
Le futur Cloud and AI Development Act (CADA), en imposant un cadre de souveraineté à quatre niveaux pour les marchés publics sensibles, pourrait en outre mécaniquement réserver une partie de la demande CPU européenne à des fournisseurs locaux ou de confiance. Parmi ces derniers, citons notamment SiPearl, jeune pousse franco-européenne née du programme European Processor Initiative, qui développe Rhea1, un processeur serveur qui alimente notamment le supercalculateur européen Jupiter installé en Allemagne.
L’Europe possède donc de vrais atouts industriels, ainsi qu’un potentiel levier réglementaire via le futur CADA. Reste à se donner les moyens de ses ambitions en investissant de manière massive, sans répéter les erreurs du passé. Selon la Cour des comptes européenne, l'UE est partie pour atteindre seulement 11,7% de la production mondiale de semi-conducteurs d'ici 2030, très loin de l'objectif de 20% fixé par le Chips Act, qui nécessiterait environ 251 milliards d'euros d'investissement, un montant sans commune mesure avec les financements pour l’heure réellement mobilisés. Affaire à suivre, donc.