Et si l'IA rendait une justice plus juste que le juge ?
88 000 plaintes réexaminées en 6 semaines après un drame. 15 000 jamais enregistrées. 7 minutes par dossier. L'IA aurait pu les lire en continu. Personne ne l'a déployée.
88 000.
C'est le nombre de plaintes pour violences sexuelles sur mineurs que la justice française vient de réexaminer en six semaines, après le drame du Gers. Une fillette de 11 ans. Un suspect visé par plusieurs plaintes. Classées. Non traitées. Jamais croisées.
Le ministre de la Justice a ordonné de tout reprendre. "Personne ne partira en vacances." Résultat présenté cette semaine : parmi ces 88 000 dossiers, plus de 15 000 plaintes ont été découvertes par les enquêteurs — elles n'avaient jamais été enregistrées par les parquets. 7 452 concernent des crimes dont l'auteur présumé est identifié. 970 dossiers prioritaires impliquent des victimes toujours mineures face à des auteurs déjà condamnés.
Ces dossiers existaient. Ces preuves existaient. Ces enfants attendaient.
Personne ne les avait lus.
60 dossiers par jour, 2 magistrats, 6 semaines
Voici comment cette opération s'est concrètement déroulée.
À Nantes : deux magistrats et deux fonctionnaires ont examiné 60 dossiers par jour pendant des semaines. Faites le calcul : 7 heures de travail, 60 dossiers, cela fait 7 minutes par dossier. Sept minutes pour décider si un enfant est en danger.
Une enquêtrice spécialisée dans les violences sur mineurs témoigne : "On n'est pas en capacité de traiter tous les dossiers, il y en a trop."
Et pendant que tous les effectifs sont mobilisés sur ce réexamen, le secrétaire général d'un syndicat de police prévient : "Il y aura du retard pris ailleurs, c'est mécanique." Y compris — écoutez bien — sur d'autres dossiers de violences faites aux mineurs.
Pour vider un tonneau, on en remplit un autre.
C'est un système à somme nulle. Les humains disponibles sont en nombre fini. Leur attention est finie. Leur énergie est finie. Déplacer les effectifs d'un stock de dossiers vers un autre ne traite pas le problème. Il le déplace.
Sauf si on change d'outil.
Ce qu'une IA aurait fait de ces 88 000 dossiers
Parlons concrètement. Pas de science-fiction. De capacités documentées, disponibles aujourd'hui.
Une intelligence artificielle lit un dossier de 200 pages en quelques secondes. Elle en lit 88 000 en quelques heures. Elle extrait les faits, les dates, les noms, les lieux. Elle croise. Elle détecte qu'un même individu apparaît dans trois plaintes déposées dans trois juridictions différentes, sous trois numéros de procédure différents, traitées par trois services qui ne communiquent pas.
Ce croisement-là — celui qui a manqué dans le Gers — une IA le fait en continu. Pas en six semaines de mobilisation générale après un drame. En permanence. Chaque nouvelle plainte automatiquement confrontée à l'existant. Chaque récidive potentielle signalée. Chaque dossier dormant remonté à la surface.
Elle ne se fatigue pas au quarantième dossier de la journée. Elle ne survole pas les pages 87 à 134 parce que la journée est longue. Elle n'oublie pas la plainte de 2022 quand arrive celle de 2025.
Et surtout : elle ne fait pas de tri par urgence apparente. Elle traite tout. Au même niveau d'attention. Du premier au 88 000e.
Le premier dossier du matin a 65% de chances. Le dernier, presque aucune.
Ce chiffre est réel. Documenté. Publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences.
Une étude sur plus de 1 000 décisions judiciaires a mesuré l'impact de la fatigue sur les verdicts. En début d'audience : 65% de décisions favorables. En fin de journée, après une dizaine de cas : quasi zéro. Le cerveau épuisé ne tranche plus. Il choisit par défaut. Et le choix par défaut, c'est le statu quo. Le classement. La pile.
Maintenant appliquez ça à un fonctionnaire qui doit examiner 60 dossiers par jour.
Le dossier numéro 3 et le dossier numéro 58 ont-ils vraiment les mêmes chances d'être analysés avec la même finesse ?
La réponse est non. Pas par négligence. Par biologie. La mémoire de travail humaine gère sept éléments simultanément. Pas soixante dossiers. Pas 88 000.
Si votre chirurgien avait 7 minutes pour opérer et 60 patients à la suite — on l'arrêterait. On parlerait de mise en danger. On ouvrirait une enquête.
Pour décider si un enfant est en danger, on trouve ça normal.
Le paradoxe que personne ne veut voir
Nous utilisons l'IA pour trier des e-mails. Analyser des contrats d'assurance. Détecter des fraudes bancaires. Lire des milliers de factures en quelques secondes.
Ces données ont de la valeur. Alors on les a équipées.
Mais les plaintes pour violences sur mineurs ? Les signalements qui dorment ? Les récidivistes qui apparaissent dans plusieurs fichiers sans que personne ne fasse le lien ? Ces données-là — les plus sensibles qui soient — sont encore traitées par des cerveaux humains seuls, épuisés, à 60 dossiers par jour.
C'est le paradoxe absolu de notre époque : plus le sujet est grave, moins on se donne les outils pour l'analyser avec précision.
Un comptable a un logiciel pour ne pas rater une ligne de chiffres. Un médecin a un scanner pour voir ce que l'œil ne voit pas. Un enquêteur chargé de protéger des enfants a une pile de dossiers et ses sept éléments de mémoire de travail.
La France compte 10,9 magistrats pour 100 000 habitants. La moyenne européenne est de 21. Nous dépensons 100 euros par habitant et par an pour la justice. La moyenne européenne est de 200.
Nous n'avons pas subi ce sous-financement. Nous l'avons choisi.
Et à défaut de doubler le nombre de magistrats — ce qui prendrait quinze ans de recrutement et de formation — il existe une solution déployable en quelques mois.
Ce que l'IA ne fera pas — et pourquoi c'est justement sa force
Soyons précis, parce que c'est là que le débat déraille systématiquement.
Personne ne parle de remplacer le juge. Personne ne parle d'un algorithme qui condamne. La décision doit rester humaine — c'est un principe fondamental, et il est non négociable.
Mais entre "l'IA décide" et "l'IA n'existe pas", il y a un espace immense que la France refuse d'occuper.
L'IA comme instructeur infatigable. Celle qui lit tout, croise tout, signale tout. Celle qui prépare une synthèse factuelle — pas une décision — pour que l'humain statue sur l'intégralité du dossier. Pas sur ce qu'il a eu le temps de lire.
L'IA n'a pas d'histoire personnelle qui filtre sa lecture. Elle ne projette pas son vécu sur le dossier qu'elle traite. Elle n'est pas touchée par certains détails plutôt que d'autres selon ce qu'ils lui rappellent. Elle évalue ce qui est documenté. Ce qui est prouvé. Ce qui est là.
Le ministère de la Justice expérimente timidement depuis 2025. L'outil Albert tourne dans quelques parquets. Mais le déploiement avance à la vitesse de l'administration — pendant que les stocks de dossiers avancent à la vitesse de la vie.
La question qui fâche
L'opération des 88 000 dossiers a été saluée. À juste titre. Des enquêtes relancées. Des suspects interpellés. Des victimes qui se sentent "enfin crues."
Mais posons la question que personne ne pose : pourquoi a-t-il fallu un drame pour lire ces dossiers ?
Ils étaient là. Depuis des mois. Des années pour certains. Ils dormaient dans des piles que personne n'avait le temps de traiter. Il a fallu une mort d'enfant et un électrochoc national pour qu'on mobilise — en urgence, en six semaines, au prix d'un retard "mécanique" sur tout le reste — ce qui aurait dû être traité en continu.
Et dans six mois, quand la pression médiatique sera retombée, quand les effectifs seront revenus à leurs affectations normales, les nouveaux dossiers recommenceront à s'empiler.
À moins qu'on décide, cette fois, d'équiper le système.
Quand on saura — et on le saura — qu'une IA aurait pu croiser ces fichiers en continu, signaler ces récidivistes, remonter ces dossiers dormants, et qu'on ne l'a pas déployée :
Que dira-t-on ?
Que c'était compliqué ? Que ça prenait du temps ? Que l'administration n'était pas prête ?
On a dit la même chose avant chaque catastrophe annoncée.
Conclusion
Je suis quelqu'un qui critique l'IA quand elle mérite d'être critiquéee. Je passe ma vie professionnelle à démonter la hype, les promesses creuses, les déploiements bâclés.
Mais il y a des domaines où je n'ai plus de doute.
La justice est l'un d'eux.
Non pas parce que les magistrats, les policiers, les gendarmes sont mauvais. Parce que ce qu'on leur demande dépasse les capacités biologiques de n'importe quel cerveau humain. 60 dossiers par jour. 7 minutes par dossier. Une vie d'enfant par dossier.
Ce n'est pas une réforme qu'il faut. C'est un co-pilote.
Celui qui lit ce que l'humain n'a pas le temps de lire. Celui qui croise ce que les services n'ont pas la bande passante de croiser. Celui qui ne fatigue pas. Qui n'oublie pas. Qui ne laisse pas dormir une plainte de 2022 pendant qu'arrive celle de 2025.
L'IA ne rendra pas la justice.
Mais elle pourrait enfin lui donner les moyens de la rendre.
Denis Atlan est Fractional Chief AI Officer, fondateur d'ENDKOO (organisme Qualiopi), Expert Évaluateur Commission Européenne (IA), DPO et auteur de "IA Sans Bullshit 2026". Il a déployé plus de 200 projets IA B2B en France avec un ROI médian documenté de 159,8 %.
Sources : Franceinfo, bilan du réexamen des plaintes (juillet 2026) — Ministère de la Justice, circulaire du 8 juin 2026 — Danziger S., Levav J., Avnaim-Pesso L., "Extraneous factors in judicial decisions", PNAS (2011) — CEPEJ, rapport d'évaluation des systèmes judiciaires européens — Ministère de la Justice, "Développer l'IA pour la Justice" (2025)