Sans budget et sans cap, le politique a réussi à asphyxier les entreprises

Abby

En ce début d'année 2026, la situation du pays a franchi un cap inédit. La France, sans budget adopté, a dû recourir à une loi spéciale puis au 49.3, pour assurer la continuité de l'action publique.

À cette instabilité budgétaire s’ajoutent des tensions politiques persistantes, nourries par la perspective d’une nouvelle censure du gouvernement, voire d’une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale. Ce qui aurait pu rester un sujet institutionnel est devenu une contrainte économique majeure pour le pays.

Les entreprises en mesurent déjà très concrètement les effets. 40 % des petits patrons admettent que la crise politique les inquiète, selon une étude du Syndicat des indépendants d’octobre dernier. Cette même étude dresse un constat alarmant : 55 % d’entre eux sont confrontés à des problèmes de trésorerie et 16 % envisagent même de cesser leur activité avant la fin de l’année 2025. Pour ceux qui créent la richesse en France, la situation s’est largement assombrie.

Des règles qui changent trop souvent

Pour les indépendants, les TPE et les PME, qui représentent 99 % (Insee) des entreprises françaises, l’incertitude n’est plus un risque théorique : c’est une réalité quotidienne qu’elles doivent affronter. Dans des secteurs comme l’artisanat, où près de 40 % (Insee) des entreprises fonctionnent avec moins de deux salariés, ou dans les services numériques, où la plupart des structures sont des microentreprises, la moindre variation fiscale a un impact immédiat sur la trésorerie. Disons-le franchement : une économie ne peut prospérer lorsque ses acteurs avancent dans le brouillard.

La séquence budgétaire récente, censée apporter de la visibilité, a au contraire cristallisé les incertitudes. L’absence de budget voté, les arbitrages repoussés et la multiplication d’annonces contradictoires entretiennent un climat anxiogène. La création régulière de nouvelles taxes, perçues par les entreprises et les indépendants comme des “menaces” supplémentaires, suffit à casser leur visibilité. Comment investir dans un logiciel, s’agrandir ou structurer une activité si les règles peuvent être suspendues, amendées ou remises en cause au gré des équilibres politiques ?

Des décisions fiscales contradictoires

Alors que la France vise un rebond durable et peine à dépasser les 1 % (DG Trésor) de croissance, la lisibilité fiscale devrait être la règle. Pourtant, entre 2022 et 2024, ce sont 22 mesures fiscales qui ont été modifiées ou créées et qui impactent directement les TPE-PME : crédits d’impôt révisés, ajustements du régime réel, nouvelles taxations sur certains services, transformations des seuils sociaux, etc.

Dans le secteur du bâtiment, l’un des premiers employeurs du pays avec 1,1 million d’actifs, les variations successives des aides à la rénovation ont provoqué une chute de 15 % (FFB) des carnets de commande pour les petites structures entre 2023 et 2024. Dans la restauration, où 85 % (DGE) des établissements sont des TPE, les changements répétés sur les dispositifs d’exonérations sociales ont retardé des embauches pourtant nécessaires.

Ces signaux contradictoires réduisent drastiquement le temps d’anticipation économique : un investissement matériel se planifie à trois ans ; une embauche, à un an. L’instabilité politique compresse ce temps à quelques mois, parfois quelques semaines, avec un risque toujours plus élevé pour ceux qui font tourner le pays.

Les indépendants et les petites entreprises sont pourtant parmi les premières forces d’innovation du pays. D’après le baromètre Bpifrance Le Lab / Rexecode, 26 % des dirigeants de TPE-PME prévoient d’annuler leurs projets d’investissement en raison de l’instabilité politique. À l’heure où la productivité stagne depuis dix ans, cette “prudence” forcée coûte double. L’innovation nécessite un environnement stable, au minimum prévisible. Sans cela, les entreprises se replient sur leur court terme, et le pays renonce à une part essentielle de son potentiel économique et de son innovation.

Il faut changer de braquet, et vite

En vérité, les entrepreneurs ne demandent pas une multiplication des dispositifs, mais un cap clair, lisible et cohérent dans la durée. La stabilité politique n’est pas un confort institutionnel : c’est un prérequis pour que les indépendants, artisans, commerçants, professions libérales et PME puissent investir, embaucher et se développer.

Dans un pays où plus d’un million d’entreprises se créent chaque année, mais où la moitié ne passent pas le cap des cinq ans, offrir de la visibilité n’est plus une option. C’est une nécessité économique.

En ce début d’année 2026, sans budget, dans un climat politique toujours plus incertain, ce cap doit être réaffirmé avec force. Non pas au rythme des crises parlementaires ou des rapports de force conjoncturels, mais au service des acteurs qui produisent. Car il faut l’affirmer haut et fort : c’est le secteur privé qui crée la richesse d’un pays, et non l’État. Sans stabilité, ce n’est pas seulement la confiance des entreprises qui vacille : c’est la croissance elle-même qui s’étiole.