La RSE est morte ? vive la R3S !

Mines Paris - PSL Executive Education

La RSE serait-elle morte ? Non, mais elle se transforme en une R3S : une responsabilité orientée vers la gestion des risques, le renforcement de la résilience et la construction de la robustesse.

Dix ans après l’adoption de l’Accord de Paris en 2015, l’actualité de la fin d’année 2025 et du début de l’année 2026 semble marquer un tournant paradoxal : celui d’un recul apparent des ambitions climatiques au moment même où leur nécessité n’a jamais été aussi manifeste.

Outre-Atlantique, le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 s’est accompagné d’une inflexion brutale de la politique environnementale américaine. Dès les premières semaines de son mandat, l’administration a remis en cause les fondements mêmes de la régulation climatique, renouant avec le slogan « Drill, baby, drill » et privilégiant une logique d’exploitation accrue des ressources fossiles. Le retrait annoncé début 2026 de plusieurs organisations internationales, dont la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), adoptée lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992, constitue une rupture historique dans la gouvernance climatique mondiale.

Dans le même mouvement, la remise en cause du « Endangerment Finding » de l’Environmental Protection Agency (EPA), adopté en 2009 sous l’administration Obama, marque un retour en arrière juridique majeur. Ce texte, qui reconnaissait six gaz à effet de serre comme dangereux pour la santé publique, avait permis la mise en place de normes structurantes sur les émissions industrielles et automobiles. Sa suppression fragilise l’ensemble de l’architecture réglementaire climatique américaine.

L’Europe, sans connaître une telle rupture, n’échappe pas aux tensions. Depuis 2024, le Pacte vert européen (Green Deal) est soumis à des arbitrages de plus en plus contraints entre ambition environnementale et impératif de compétitivité. L’adoption en décembre 2025 de la directive dite « Omnibus », révisant à la baisse certaines exigences de la CSRD, illustre ces ajustements. Les hésitations sur l’interdiction des véhicules thermiques en 2035 ou les assouplissements dans les politiques agricoles et énergétiques témoignent d’un changement de tempo.

Faut-il pour autant conclure à la disparition de la RSE ?

Probablement pas. Mais il est clair que son langage, ses priorités et ses finalités évoluent. Derrière les sigles — CSRD, ESG, CS3D, ESRS ou ODD — souvent perçus comme des contraintes administratives, subsiste une réalité plus profonde : celle des limites planétaires et de l’interdépendance des systèmes vivants. L’approche « One Health », promue lors du sommet qui s’est tenu à Lyon du 5 au 7 avril dernier, rappelle que santé humaine, animale et environnementale forment un continuum indissociable pour une meilleure santé du vivant et de la planète.

Dans ce contexte, certains enjeux deviennent structurants. L’eau, en particulier, s’impose comme un révélateur aigu de nos vulnérabilités contemporaines.

Interrogée récemment dans la presse à l’occasion d’un déplacement en Californie, la directrice générale de Veolia, Estelle Brachlianoff, soulignait que, malgré les incertitudes réglementaires et politiques, les investissements dans les infrastructures hydriques aux États-Unis restaient non seulement maintenus, mais stratégiques. Elle prenait notamment l’exemple de la production d’eau dépolluée, décontaminée, voire ultra-pure, devenue indispensable à des secteurs critiques comme la microélectronique ou les centres de données.
Au-delà de l’enjeu environnemental, l’eau apparaît ainsi comme un facteur de continuité opérationnelle. Elle conditionne à la fois la santé publique des territoires et la capacité des entreprises à produire. En ce sens, elle illustre parfaitement le basculement en cours : d’une logique de responsabilité environnementale vers une logique de gestion des dépendances critiques.
Car derrière une évidence — « pas d’eau, pas de business » — se dessine une réalité plus profonde : celle d’un monde où certaines ressources naturelles deviennent des actifs stratégiques, au même titre que l’énergie ou les données. Leur disponibilité, leur qualité et leur maîtrise déterminent désormais la robustesse des modèles économiques.

Risques, Résilience, Robustesse

Ce qui est désormais en jeu dépasse la seule conformité réglementaire : il s’agit de la capacité des organisations à faire face à un monde structurellement instable.

Les risques ont changé de nature. Ils sont devenus systémiques, interconnectés et difficilement prévisibles. Les événements climatiques extrêmes — dont la fréquence a doublé depuis les années 1990 selon l’Organisation météorologique mondiale — s’ajoutent à des tensions géopolitiques durables et à une fragmentation de l’économie mondiale.

Face à ces risques, la résilience s’impose comme une première réponse. Elle désigne la capacité à absorber un choc, à s’adapter et à retrouver un état de fonctionnement acceptable. La crise du COVID-19, à partir de 2020, en a fourni une illustration frappante.

Mais la résilience ne suffit plus.

C’est désormais la robustesse qui devient l’horizon stratégique. Là où la résilience suppose un retour à l’équilibre après perturbation, la robustesse vise à maintenir la performance malgré l’incertitude.

Les crises récentes en offrent de multiples illustrations : guerre en Ukraine depuis 2022, tensions au Moyen-Orient, compétition accrue pour les minerais critiques.

Ces dynamiques ont favorisé l’émergence de stratégies de nearshoring et de reshoring, traduisant une recherche accrue de sécurité d’approvisionnement.

… et souveraineté

Cette évolution s’inscrit dans une dynamique plus large : celle du retour de la souveraineté comme principe structurant.

Souveraineté énergétique, avec l’accélération des politiques d’électrification et de développement des renouvelables depuis la crise énergétique de 2022.

Souveraineté numérique, face à la domination des grands acteurs technologiques américains et chinois.

Souveraineté industrielle et militaire, dans un contexte de recomposition géopolitique marqué par le conflit en Ukraine et les incertitudes sur l’engagement américain en Europe.
Souveraineté alimentaire et sanitaire enfin, révélées comme critiques lors de la pandémie.

Ces enjeux ne relèguent pas la RSE au second plan ; ils en redéfinissent le contenu. Ils déplacent le centre de gravité d’une logique principalement normative vers une logique stratégique.

La durabilité ne se pense plus uniquement comme une contrainte ou un impératif moral, mais comme une condition de viabilité des modèles économiques et des sociétés.

La RSE n’est donc pas morte. Elle change de nature.

Elle devient un levier de sécurisation, un outil d’anticipation, une grille de lecture des vulnérabilités contemporaines. En un mot, elle se transforme en une R3S : une responsabilité orientée vers la gestion des risques, le renforcement de la résilience et la construction de la robustesse.

Dans un monde incertain, ce déplacement n’est pas un renoncement. Il est une adaptation lucide.