Humanitaire de proximité : pourquoi ses travailleurs sont moins préparés psychologiquement que ceux qui partent à l'étranger
MSF l'a constaté à Dunkerque : travailler auprès des migrants en France expose à des traumatismes réels. Et les équipes y sont moins préparées qu'à l'étranger.
Médecins Sans Frontières intervient à Gaza, en Ukraine, au Soudan. On le sait. Ce que l'on sait moins, c'est que MSF intervient aussi à Dunkerque. Et que c'est là, sur le territoire français, que l'organisation a constaté quelque chose d'inattendu : ses équipes soignantes et d'accompagnement social faisaient face à des traumatismes d'une intensité comparable à ceux observés sur les terrains internationaux.
Ce constat mérite qu'on s'y arrête. Pas pour dramatiser. Pour comprendre ce que travailler dans l'humanitaire de proximité demande vraiment — et ce que les organisations qui recrutent ces professionnels ont encore trop souvent du mal à intégrer dans leur fonctionnement.
J'ai rencontré Nicolas Veilleux dans le cadre de mon podcast "Les coulisses de l'humanitaire"; il est responsable de la cellule psy de MSF France.
I. La dissonance que personne n'anticipe
On arrive dans ce secteur avec une représentation rassurante : en France, l'État de droit protège. Le système social couvre. Les droits fondamentaux sont garantis. On se retrouve face à une réalité différente.
Des personnes dorment dans des tentes à quelques kilomètres d'un centre commercial. Des dossiers sont bloqués pour des raisons administratives qui n'ont rien à voir avec les situations humaines qu'ils sont censés refléter. Des droits théoriques restent inaccessibles pour des raisons pratiques que personne n'a prévu de résoudre. Les professionnels du secteur ont un nom pour cela : la violence institutionnelle. Ce n'est pas une métaphore. C'est le nom d'un mécanisme précis, documenté, que l'on observe quand un système produit de la souffrance sans intention de le faire et sans mécanisme pour l'éviter.
Pour un cadre qui rejoint ce secteur depuis une entreprise ou une administration, cet écart entre l'idéal et le réel peut produire ce que les psychologues appellent une dissonance cognitive : la coexistence inconfortable de deux représentations contradictoires. Ce n'est pas une fragilité personnelle. C'est une réaction normale à une réalité qui ne correspond pas à ce que l'on nous a appris à croire.
Ce choc-là, on ne l'anticipe pas. On ne s'y prépare pas. Et c'est précisément là que commence la difficulté.
II. Quatre mécanismes que l'on ne voit pas venir
Ce que les équipes de MSF à Dunkerque ont traversé, c'est un ensemble de dynamiques psychologiques qui s'alimentent mutuellement.
Le premier mécanisme, c'est celui de la dissonance elle-même : découvrir que le pays dans lequel on vit produit des situations que l'on associait à d'autres géographies. Cette découverte ne s'installe pas en une journée. Elle s'accumule, semaine après semaine, jusqu'à ce qu'elle devienne difficile à ignorer.
Le deuxième mécanisme est plus subtil, et souvent le plus déstabilisant : le contraste entre la semaine et le week-end. Les travailleurs de l'humanitaire international partent en mission. Ils vivent dans un environnement cohérent avec ce qu'ils font. Les travailleurs de proximité, eux, rentrent chez eux le soir. Ils font leurs courses le samedi matin. Ils déjeunent en famille le dimanche. Et quelque chose résiste. L'ajustement psychique que demande ce passage d'un monde à l'autre, plusieurs fois par semaine, représente un effort réel que l'on ne mesure pas de l'extérieur.
Le troisième mécanisme découle du deuxième : un sentiment de culpabilité. Culpabilité de vivre des choses normales le week-end alors que l'on a été témoin de la misère en semaine. Ce sentiment est irrationnel. Il n'en est pas moins réel, et il use.
Le quatrième mécanisme est peut-être le plus important pour comprendre pourquoi la proximité géographique ne protège pas : l'effet de surprise. Un professionnel envoyé à Gaza ou en Ukraine a été préparé. Il a été briefé sur les risques. Il a signé des documents. Il a participé à des formations. Il sait, avant de partir, que ce qu'il va voir va le marquer. Le travailleur de proximité, lui, n'a souvent pas bénéficié de cette préparation. L'intensité du choc le surprend. Et la surprise amplifie le traumatisme.
Ce mécanisme a un nom lui aussi : le traumatisme secondaire. Il désigne l'impact psychologique que peut provoquer l'exposition répétée aux récits et aux réalités traumatiques d'autrui. Il touche les thérapeutes, les travailleurs sociaux, les soignants. Il touche aussi, de plus en plus documenté, les professionnels de l'humanitaire de proximité. Et il ne disparaît pas parce qu'on travaille à vingt minutes de chez soi.
III. Ce que les organisations font ; et ce qu'elles peinent à financer
La réponse à ces risques existe. Elle n'est pas mystérieuse. Mais elle est coûteuse, et c'est là que les choses se compliquent.
La première mesure indispensable est la préparation en amont. Informer les équipes, avant leur prise de fonction, de la réalité psychologique du poste qu'elles s'apprêtent à occuper. Nommer les risques. Décrire les mécanismes. Cette préparation ne supprime pas le choc, mais elle en réduit l'effet de surprise — et donc l'impact. Quand le trouble arrive, on le reconnaît. On évite le déni. On sait qu'on peut en parler.
La seconde mesure concerne les debriefings et le soutien psychologique aux équipes. Cet accompagnement doit être intégré au temps de travail, pas relégué au volontariat ou aux heures personnelles. Il doit faire partie du projet de l'organisation, pas d'un programme annexe fragile. Cela suppose des équipes dédiées à l'accompagnement des soignants et des intervenants sociaux — des professionnels dont le rôle est de prendre soin de ceux qui prennent soin des autres.
Et c'est ici que se pose la question que peu d'organisations aiment formuler clairement : cela coûte de l'argent. Un soutien psychologique structuré, des heures de supervision collective, des formations spécifiques — rien de tout cela n'est directement "productif" au sens où l'entendent les financeurs. Ce n'est pas une heure passée à accompagner un réfugié vers un logement. Ce n'est pas une consultation médicale. C'est un investissement dans la durabilité des équipes, dont le retour est réel mais différé. Et dans un secteur où les budgets sont déjà contraints, c'est souvent ce type de poste qui est sacrifié en premier.
Ce paradoxe est l'un des angles morts du secteur : on demande à des professionnels de porter des réalités difficiles, on reconnaît que cela les affecte, et on peine à allouer les ressources nécessaires pour les accompagner.
Conclusion
Travailler dans l'humanitaire de proximité, c'est accepter une confrontation quotidienne avec des réalités que la société préférerait ne pas voir. Ce n'est pas un travail pour lequel la bonne volonté suffit. Ce n'est pas non plus un travail qui, parce qu'il se déroule ici, exige moins de solidité que celui qui se déroule ailleurs.
Le risque psychologique n'est pas proportionnel à la distance parcourue. Il est proportionnel à l'intensité de ce que l'on voit, à la fréquence à laquelle on y est exposé, et au degré auquel on a été préparé à le traverser.
Les organisations qui recrutent ces professionnels ont une responsabilité claire : leur dire, avant qu'ils commencent, ce qui les attend. Et se donner les moyens de les accompagner une fois qu'ils y sont.
Ce n'est pas un supplément d'âme. C'est une condition de travail.