Recadrer un collaborateur : quand miser sur l'empathie, quand miser sur la sanction

clémentine olivier

Recadrer sans se planter suppose un diagnostic : le tort était-il voulu ? Empathie pour la maladresse, sanction pour la faute. Une leçon venue du terrain humanitaire.

Comment obtenir qu'une personne qui détient du pouvoir, et qui a mal agi, change de comportement ? La déléguée du CICR que j'ai interviewée dans mon podcast "Les coulisses de l'humanitaire", passe une partie de sa vie professionnelle à répondre à cette question, face à des porteurs d'armes. Sa réponse tient en une distinction que la plupart des managers ignorent. Tout dépend de l'intention. Le mal a-t-il été voulu, ou n'est-il qu'un dommage collatéral ? Selon la réponse, on ne pousse pas la même porte. En entreprise, on applique un registre unique à toutes les situations, puis on s'étonne que le recadrage ne produise rien.

Diagnostiquer avant de parler

Sur le terrain, avant d'ouvrir la bouche, on lit les motivations de l'interlocuteur. "Moins la violence est intentionnelle, plus il est possible d'utiliser l'empathie comme porte d'entrée", m'expliquait-elle. Elle module selon l'interlocuteur, le groupe auquel il appartient, ce qu'elle sait de ses motivations. Un tort commis par ignorance, par manque de formation, n'appelle pas la même approche qu'un acte ordonné. À l'inverse, quand l'intention de nuire est là, l'empathie glisse sur son objet sans prise.

Le manager qui prépare un entretien de recadrage saute presque toujours cette étape. Il arrive avec son registre du jour, agacé ou compréhensif selon son humeur, et il déroule. Or la vraie question précède l'entretien : que s'est-il passé exactement ? Un collaborateur qui manque une échéance parce qu'il a mal évalué sa charge, ignoré une règle qu'on ne lui a jamais expliquée ou cédé sous la pression n'a pas commis la même faute que celui qui a sciemment contourné une consigne. Le premier a besoin d'être remis dans le cadre. Le second a besoin d'en mesurer les conséquences. Confondre les deux, c'est humilier l'un et materner l'autre. Le collaborateur maladroit que l'on sanctionne durement apprend surtout à se protéger, pas à mieux faire. Le fautif délibéré que l'on prend avec des gants comprend, lui, que la règle plie devant qui la piétine. Dans les deux cas, l'entretien produit l'inverse de ce qu'il visait. D'où l'ordre des opérations : lire l'intention, puis choisir le ton.

La porte de l'empathie

Quand le tort n'est pas voulu, l'empathie ouvre ce que rien d'autre n'ouvre. Cette déléguée m'a raconté des formations où l'on présentait à des militaires le vécu de victimes, à travers un projet visuel du CICR. Des hommes en armes, parfois, pleuraient. L'un d'eux lui avait dit n'avoir jamais vu l'ampleur du problème du point de vue de la victime. Il n'avait pas été menacé. Il avait été ramené à sa propre humanité, à l'idée que cette histoire aurait pu être celle d'un proche.

Transposez. Le collaborateur qui a blessé un collègue par une remarque, négligé l'impact d'un retard sur toute une chaîne, tranché sans voir ce qu'il déclenchait, celui-là n'a pas besoin d'un rappel au règlement. Il a besoin qu'on lui montre l'effet réel de son geste, du côté de ceux qui l'ont subi. Le miroir fait plus que la menace. Prenez le chef d'équipe qui rend ses livrables en retard sans voir les trois personnes qui patientent derrière lui pour avancer. Lui lister ses retards ne changera rien : il les connaît. Lui montrer le collègue bloqué un vendredi soir à cause de son délai, oui. "Et si vous étiez à leur place ?" désarme mieux qu'un avertissement.

La porte de la redevabilité

Reste l'autre cas, celui où le comportement est délibéré. Là, l'empathie devient naïveté. La déléguée bascule alors sur la redevabilité : rappeler que les actes ont des conséquences, que le droit existe, que rien ne se dilue dans le vide. Non comme une mise en scène de la menace, mais comme une clarté froide sur ce qui suit.

En entreprise, le manquement conscient appelle la même clarté. Pas un éclat de voix, pas un chantage, pas une punition théâtrale. Une conséquence nommée, tenue, proportionnée. Le collaborateur qui a triché sait qu'il a triché. Lui offrir de l'empathie à ce moment-là, c'est lui signifier que la règle est négociable. La redevabilité n'est pas de la dureté. C'est le respect de ceux qui, eux, ont joué le jeu. Nommer une conséquence, ce n'est pas brandir une sanction improbable. C'est dire précisément ce qui suivra, et s'y tenir : une responsabilité qui change de mains, un objectif révisé, une trace écrite. Une conséquence annoncée puis oubliée vaut moins qu'une absence de conséquence, parce qu'elle apprend à toute l'équipe que vos mots ne pèsent rien.

En conclusion

Le registre d'un recadrage n'est pas une affaire de tempérament, de manager gentil ou de manager sévère. C'est une affaire de diagnostic. Empathie pour la maladresse, redevabilité pour la faute. Le manager qui ne connaît qu'une seule porte échouera, mécaniquement, à la moitié de ses entretiens. Le plus difficile n'est pas de tenir l'un ou l'autre registre. C'est de renoncer au sien par défaut, celui qui colle à son tempérament, pour adopter celui que la situation réclame. Savoir quelle porte pousser suppose d'abord de regarder qui l'on a en face, avant de décider quoi lui dire.