Derrière la vitrine de l’espace de travail, un enjeu stratégique pour l’entreprise

Des mutations rapides et radicales poussent les entreprises à réinventer les espaces de travail. Au détriment du reste ?

Les entreprises ont compris qu’on était passé d’un monde où les grands dominaient les petits à un monde où les rapides dépassent les lents. Pour durer, il faut savoir être agile dans un contexte de perpétuelle mutation. Pour que l’entreprise en tant qu’organisation soit à même de répondre à cette exigence, il faut d’abord que son expression physique, le bureau, le permette. Le bureau en tant que contenant offrant des espaces capables d’évoluer dans le temps ; le bureau en tant que contenu est à même de répondre à cet enjeu de réorganisation permanente des équipes au regard des modifications rapides des marchés, des services, des technologies, des relations commerciales... Dès lors, ce n’est plus une organisation hiérarchique de l’espace de travail qui est pertinente mais une organisation de projet, dynamique et souple.

Parallèlement, les salariés sont de plus en plus en quête d’épanouissement. Pour la plupart, ils ne considèrent plus leur travail comme un simple gagne-pain, mais sont en demande d’une vie professionnelle qui leur permette de se développer, cohérente avec leurs aspirations personnelles. Les salariés veulent que l’entreprise prenne en compte qui ils sont et non pas seulement ce qu’ils savent faire. L’employeur doit désormais pouvoir dire : "Je te donne davantage qu’un grade et un salaire. Je te donne les moyens de t’accomplir personnellement et de remplir la mission pour laquelle tu nous as rejoint." 

En conséquence, de physiques, les limites de l’espace de travail tendent à devenir temporelles et s’envisagent davantage comme une journée de travail en tant que parcours au cours duquel le salarié occupe différentes postures et modes de travail.

Les espaces de travail évolutifs, nouvelles vitrines de l’entreprise

Un bureau en perpétuelle mutation et un bureau comme élément d’un tout. Ce double mouvement ne conduit-il pas à une dilution, à une dévalorisation du bureau comme lieu, du bureau "à l’ancienne", au profit d’un espace de travail plus large ?

Nous ne le croyons pas, pour deux raisons.

D’abord parce que le bureau est, à proprement parler, un siège social, indispensable et forcément central : le lieu de rencontre et de partage entre collaborateurs, le lieu de l’intelligence collective. Le bureau de demain reprend les codes de l’hôtellerie d’aujourd’hui dans la mesure où l’enjeu est de créer des lieux de services, d’échanges et de production. D’autre part, parce que dans un contexte de concurrence féroce pour attirer et retenir les talents, le bureau – sa forme et l’organisation qu’elle sous-tend, est un argument essentiel : le bureau non plus uniquement comme outil de travail mais comme vitrine.

Ce terme de "vitrine" dit bien toute l’ambiguïté de la chose : la forme du bureau est bien cette fenêtre inversée qui permet de voir l’intérieur de l’entreprise ; elle est aussi cet outil marketing, qui fait des promesses qui se doivent d’être tenues.

Bien sûr, la façon dont les espaces sont organisés, les services mis à disposition, sont révélateurs de la vision que l’entreprise a d’elle-même et de la confiance qu’elle accorde à ses collaborateurs… Mais une salle de détente aménagée dans les locaux d’une entreprise défiante reste une pièce vide. Or, l’aménagement de la salle de détente est un geste technique bien plus rapide à effectuer que la révolution psycho-sociologique qu’implique la fin du management de la surveillance. De fait, les mentalités managériales évoluent bien moins vite que l’aménagement des bureaux, pour des résultats parfois catastrophiques : des pratiques managériales d’un autre temps de non-transparence, de non-communication, d’usage absurde du pouvoir sont sûrement plus pénibles à supporter quand le babyfoot et le sofa qui trônent au centre de l’espace sont censés dire la modernité et la bienveillance des lieux…

Un moyen essentiel, certainement indispensable, mais un moyen seulement, tel est le bureau. Quand ils font la promotion de leur lieu de travail, les utilisateurs d’espaces de coworking parlent rarement de superficie ou de confort thermique ; ce sont généralement l’échange, l’accès à la ressource, la fluidité ou l’animation d’une communauté qui sont mises en avant.

Les communautés comme moteur de productivité au sein des entreprises

"Communauté". La notion est certainement la clé de cette articulation qui doit s’opérer entre espace de travail, impératifs des entreprises et aspirations des salariés. Quand on pense l’entreprise comme une communauté mue par une même mission, alors, naturellement, une éthique de la responsabilité individuelle apparaît et les lieux s’organisent pour permettre à cette communauté de se réunir, partager, interagir comme elle l’entend. Ces qualités sont souvent évidentes dans des équipes resserrées telles qu’on peut les trouver dans les start-ups. Certaines multinationales essaient de copier l’organisation de ces petites entreprises qui en sont encore au stade du crowdfunding pour assurer leur développement, en ne voyant pas que si leur organisation fonctionne, c’est que la communauté est là, avec une mission claire et un leader qui donne envie. Pour autant, si on préfère généralement les petites salles de concert pour la proximité avec l’artiste et la qualité de l’acoustique, quand Springsteen ou McCartney remplissent un stade, ils créent quelque chose d’unique car leur personne irradie et le voyage qu’ils proposent trouve un écho fort.

Si l’espace est important, ce qui le remplit l’est encore plus et c’est là qu’est la vraie différence qui créera les conditions d’une expérience de travail unique pour les collaborateurs.

Tribune de Kevin Cardona, Directeur de l’Innovation BNP Paribas Real Estate et Alexandre Pachulski, cofondateur et Chief Product Officer de Talentsoft

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