Formateurs et réarmement de la France: une opportunité historique de croissance
Avec un Budget Défense record et des dizaines de milliers de postes à pourvoir, le moment est une opportunité historique pour les formateurs. À condition de bien se positionner.
Avec un budget Défense historiquement élevé, l’industrie de défense française cherche à former des dizaines de milliers de professionnels. Pour les organismes de formation et les formateurs indépendants, c’est une fenêtre stratégique qui s’ouvre. Encore faut-il savoir comment s’y positionner.
La Défense devient le premier recruteur de France
Les chiffres donnent le vertige. Le budget de la Défense a quasiment doublé en 8 ans pour atteindre 57,1 milliards d’euros. Les commandes d’armement pour 2026 sont estimées à 42 milliards d’euros, un niveau jamais atteint.
Mais derrière ces milliards, un problème structurel menace de gripper toute la machine : la pénurie de compétences et c’est en cela que le secteur de la formation est concerné. Dans le seul département du Var, 10 000 postes sont à pourvoir d’ici 2030. La région Occitanie a annoncé 200 millions d’euros pour soutenir l’aéronautique et la défense sur 5 ans, dont le financement de 5 000 formations spécifiques aux métiers stratégiques de la défense. Le Grand Est a adopté sa propre feuille de route “Défense”. La région PACA pilote désormais une structure nationale de recrutement.
Une « force spéciale défense » vient d’être créée au sein de France Travail, sous le commandement d’un général, avec pour mission de qualifier les besoins en compétences, identifier les viviers de candidats et organiser leur montée en compétences.
Le signal est limpide : l’État ne cherche plus seulement à financer des armes. Il cherche à financer des compétences.
Quels métiers, quelles compétences ? Cartographie d’une demande explosive
Presque tous les formateurs et OF sont concernés: le tissu industriel de la défense représente environ 4 000 entreprises et 225 000 emplois, concentrés pour l’essentiel dans des PME et ETI. Les métiers en tension couvrent un spectre bien plus large que ce que l’on imagine: évidemment les métiers techniques, industriels, du numérique mais aussi toutes les fonctions supports. Un formateur en gestion de projet par exemple pourrait tout à fait proposer son offre à ces acteurs sans avoir à la repenser. Commençons par ce point.
Les compétences transversales recherchées que les formateurs maîtrisent déjà
Le secteur a besoin de compétences en logistique, en gestion de projet, en gestion des risques, en conformité réglementaire, en action commerciale, en management d’équipes sous pression et en conduite du changement. Des compétences que de nombreux formateurs maîtrisent déjà.
C’est un point essentiel à comprendre pour les organismes de formation qui peinent aujourd’hui à remplir leurs sessions : les PME de la défense qui passent de 15 à 50 salariés, puis de 50 à 150, se heurtent exactement aux mêmes problématiques que n’importe quelle entreprise en croissance rapide. Elles ont besoin de managers intermédiaires qui n’ont jamais managé. Elles doivent structurer et faire évoluer un service RH parfois embryonnaire. Elles découvrent les obligations légales liées au franchissement des seuils sociaux. Elles doivent formaliser des processus qualité pour répondre aux exigences de donneurs d’ordre comme la DGA ou les grands industriels. Autant de besoins que le catalogue existant de nombreux OF couvre déjà parfaitement: il suffit de changer de cible commerciale.
Les métiers techniques et industriels
La production en masse de drones (150 millions d’euros de crédits dédiés en 2026), la reconstitution des stocks de munitions (plus d’un demi-milliard d’euros de commandes), la montée en cadence sur les véhicules blindés et les frégates : tout cela nécessite des chaudronniers, des soudeurs, des monteurs-câbleurs, des ajusteurs-monteurs, des techniciens d’usinage et des contrôleurs qualité. Ces profils, souvent issus de formations de niveau CAP à Bac+2, sont activement recherchés.
Le numérique et la cybersécurité
La France est le premier pays ciblé en Europe par des attaques cyber. Il en résulte une demande considérable en spécialistes de la cybersécurité, en développeurs, en data analysts et en experts IA. Or, selon une étude PageGroup de septembre 2025, 84 % des ingénieurs du secteur déclarent être engagés dans plusieurs processus de recrutement simultanés : la guerre des talents fait rage.
Cinq pistes concrètes pour les OF et les formateurs
1. Développer des formations certifiantes sur les métiers en tension
La priorité la plus évidente : concevoir et proposer des parcours de formation alignés sur les besoins identifiés par la DGA et France Travail. Les OF déjà positionnés sur les métiers industriels (soudure, usinage, maintenance, électronique) ont un avantage naturel. Mais les OF spécialisés dans le numérique, la cybersécurité ou la data sont tout aussi concernés. L’enjeu pour les OF civils est de se positionner sur des formats courts, certifiants, directement orientés emploi.
2. Devenir partenaire des dispositifs institutionnels
L’Union européenne a lancé un programme de reconversion visant 600 000 travailleurs vers les métiers de la défense d’ici 2030. Pour les OF, l’opportunité est de se positionner comme sous-traitants ou partenaires de ces dispositifs. Cela suppose de connaître les appels d’offres régionaux, de répondre aux marchés de France Travail, et de tisser des liens avec les acteurs locaux de l’écosystème défense (pôles de compétitivité, GICAT, clusters industriels).
3. Se positionner sur la reconversion et les passerelles intersectorielles
Le programme européen cible en priorité les salariés des secteurs en transformation, notamment l’automobile et ses sous-traitants. Les OF spécialisés dans la reconversion professionnelle, le bilan de compétences et l’accompagnement des transitions ont un rôle clé à jouer. L’idée : concevoir des parcours de « passerelle » qui partent des compétences acquises dans un premier métier (automobile, aéronautique civile, BTP) pour les transférer vers les besoins de la défense.
4. Former aux compétences soft du secteur : habilitations, culture défense, sécurité
Ce que le secteur de la défense exige et que les autres secteurs n’exigent pas : une culture de la confidentialité, la compréhension des procédures d’habilitation, la capacité à travailler dans des environnements contraints et sécurisés. C’est un créneau pédagogique encore peu occupé. Un OF pourrait se différencier en proposant des modules de « culture défense » qui préparent les candidats à l’environnement spécifique du secteur : la rigueur des procédures, le secret industriel, les contraintes réglementaires. L’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) propose déjà ce type de formation à haut niveau . Mais le marché des techniciens et des opérateurs reste ouvert.
5. Accompagner les PME dans leur montée en compétences interne
Nous avons donc 4 000 PME et ETI qui doivent monter en cadence, souvent avec des effectifs limités et peu habitués à structurer leur formation interne.
Or, une PME qui double son chiffre d’affaires en trois ans (c’est la trajectoire que la Loi de Programmation Militaire impose à nombre de sous-traitants), se retrouve confrontée à une cascade de besoins en formation qui n’ont rien de spécifiquement militaire. Ce sont des besoins classiques, universels, que tout organisme de formation généraliste sait déjà traiter.
Prenons l’exemple concret d’une PME de 30 salariés spécialisée en usinage de précision, qui décroche un contrat-cadre avec un maître d’œuvre de la défense et doit passer à 80 salariés en deux ans. Voici ce dont elle aura besoin :
Management et leadership. Les meilleurs techniciens sont promus chefs d’équipe du jour au lendemain, ce qui implique de maîtriser l’animation d’équipe, la gestion des conflits, les entretiens professionnels etc. Ce sont les formations les plus répandues sur le marché et les plus faciles à placer dans ce contexte.
Gestion de projet. La montée en charge impose de piloter simultanément plusieurs lignes de production et de respecter des jalons contractuels rigoureux. Les formations en gestion de projet, planification, gestion des risques et méthodes agiles trouvent ici un terrain d’application immédiat.
Ressources humaines et droit social. Recruter massivement, c’est aussi structurer un processus d’intégration, mettre en place le CSE au passage des seuils, gérer la GEPP, formaliser les entretiens annuels et professionnels obligatoires. Les formations RH pour non-spécialistes et les modules de droit du travail sont immédiatement pertinents.
Qualité et amélioration continue. Les donneurs d’ordre de la défense exigent des normes strictes. Les PME doivent former leurs équipes au management de la qualité, aux audits internes, au lean manufacturing, à la traçabilité documentaire, des domaines où l’offre de formation existe et est mature.
Santé, sécurité et réglementation. Plus de salariés, c’est plus d’obligations en matière de prévention des risques : document unique, formations SST, habilitations, DUERP. Les organismes spécialisés en santé-sécurité au travail ont un marché naturel devant eux.
Communication, négociation et relation client. Une PME qui intègre la chaîne de valeur de la défense doit apprendre à répondre à des marchés publics, à négocier avec des acheteurs institutionnels, à communiquer dans un environnement soumis à la confidentialité. Les formations en techniques de vente B2B, en communication professionnelle et en négociation commerciale se contextualisent facilement.
Cybersécurité et protection de l’information. Toute entreprise travaillant pour la défense est soumise à des obligations de protection du secret et de sécurité des systèmes d’information. Les formations en sensibilisation à la cybersécurité, en hygiène numérique et en protection des données trouvent ici une urgence particulière.
Le message est clair : un organisme de formation qui dispose d’un catalogue en management, RH, assurance, qualité, commercial ou gestion de projet, cyber, numérique et j’en passe, n’a pas besoin de se réinventer pour se positionner sur le marché de la défense. Il lui suffit de contextualiser son offre et de cibler les TPE/PME qui vont vivre en quelques années ce que d’autres entreprises mettent une décennie à traverser. C’est un accélérateur de croissance pour les OF et formateurs qui cherchent de nouveaux débouchés et une réponse concrète à la baisse des ventes des formations inter-entreprises classiques.
Les conditions de la réussite : ce qu’il faut anticiper
Se positionner sur le marché de la formation défense ne s’improvise pas. Plusieurs conditions doivent être réunies.
La crédibilité pédagogique d’abord. Le secteur de la défense est exigeant. Les certifications Qualiopi ou les titres inscrits au RNCP sont des prérequis indispensables pour accéder aux financements publics (CPF, marchés de France Travail, commandes régionales etc.). Un OF qui n’est pas en conformité se prive de facto de l’essentiel du marché.
La connaissance du terrain ensuite. Chaque région a ses spécificités. Le Var concentre les enjeux navals. L’Occitanie porte l’aéronautique et le spatial. Le Grand Est a sa propre feuille de route défense. L’Île-de-France concentre les fonctions de commandement et le numérique. Un OF pertinent est un OF ancré dans son territoire, capable de nouer des partenariats avec les industriels locaux et les institutions régionales.
L’agilité pédagogique enfin. Les technologies de défense évoluent à un rythme effréné. Un OF qui se positionne sur ce secteur doit être capable de mettre à jour ses contenus en permanence, de travailler en lien étroit avec les industriels et d’adopter des modalités pédagogiques souples (AFEST, blended learning, simulation).
Ne pas se tromper d’époque
Il serait tentant de banaliser ce mouvement en le réduisant à un simple « nouveau marché ». Ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est une réorientation stratégique du pays, soutenue par des moyens financiers considérables, une volonté politique affirmée.
L’OCDE le souligne dans ses Perspectives économiques de juin 2025 avec une nuance qui mérite d’être entendue : la hausse des dépenses de défense peut stimuler la productivité du secteur privé, à condition que l’emploi de travailleurs qualifiés plus nombreux dans la défense n’aggrave pas les pénuries de compétences dans d’autres secteurs. Autrement dit : le réarmement ne fonctionnera que si le système de formation est à la hauteur.
Les organismes de formation et les formateurs indépendants ne sont pas de simples spectateurs de cette transformation. Ils en sont un rouage indispensable. Ceux qui sauront combiner expertise pédagogique, connaissance des métiers en tension et ancrage territorial trouveront dans l’effort de défense français un relais de croissance durable, porteur de sens, et massivement financé par la puissance publique.
La question n’est plus de savoir si le réarmement aura lieu. C’est de savoir si nous aurons les compétences pour le mener à bien. C’est là que les formateurs entrent en scène.
Sources et références
• Info.gouv.fr, Déclaration du Premier ministre sur la stratégie de défense nationale, 10 décembre 2025
• Vie-publique.fr, Budget 2026 : le gouvernement détaille sa stratégie de défense, 17 décembre 2025
• Vie-publique.fr, Budget de la défense : les étapes pour le porter à 5 % du PIB, 27 août 2025
• Franceinfo, Annonce de la « force spéciale défense » par J.-P. Farandou, 21 janvier 2026
• Armees.com, France Travail : une division spéciale consacrée au recrutement dans la Défense, 5 février 2026
• PageGroup / Michael Page, Les défis de recrutement des emplois civils de la défense, septembre 2025
• OCDE, Perspectives économiques n°117, 3 juin 2025
• France Stratégie (Haut-commissariat au plan), Comment financer le réarmement d’ici à 2030, mai 2025
• Euronews, Défense : l’UE veut recycler 600 000 travailleurs, 19 novembre 2025 (déclaration commissaire Kubilius)
• Région Occitanie / AEF Info, Salon du Bourget, 200 M€ aéronautique-défense et 5 000 formations, 17 juin 2025
• OTAN, Sommet de La Haye, engagement 5 % du PIB d’ici 2035, 24-25 juin 2025
• GICAT / ITG, Les défis de recrutement dans l’industrie de la défense, 2024