Inégalités salariales : la bombe à retardement dont personne ne parle

EVEVEST

Retraites insuffisantes, double peine de la capitalisation, familles monoparentales sans filet : les écarts de salaires entre hommes et femmes sont un risque systémique dont le coût sera collectif.

Le 8 mars, on célèbre. On expose des chiffres, on organise des tables rondes, on publie des tribunes. Et le 9 mars, on range. J’ai présidé le DEI Council d’un des plus grands gestionnaires d’actifs mondiaux. J’ai vu de l’intérieur comment ces engagements se formulent — et comment ils s’évaporent. Ce que je veux dire ici n’est pas militant. C’est arithmétique.

Les inégalités salariales entre femmes et hommes ne sont pas un problème de justice sociale qui attendrait sa solution. Elles sont une bombe à retardement économique dont la mèche brûle depuis des décennies, silencieusement, et dont l’explosion a un nom précis : la retraite. Pour chaque cent euros qu’un homme gagne, une femme en touche soixante-dix-huit. Sur quarante ans de vie active, cet écart représente l’équivalent d’un appartement — non acheté, d’une épargne non constituée, d’une retraite non financée.

Mais il y a un chiffre que l’on agite rarement, parce qu’il dérange : à poste strictement identique, dans la même entreprise, l’écart n’est que de 3,6 %. Cette statistique est régulièrement brandie comme preuve que le problème est résiduel. Elle démontre l’inverse. La discrimination ne se joue pas sur le bulletin de salaire — elle se joue avant. Ce sont les postes auxquels les femmes n’accèdent pas. Ce sont des métiers entiers qui, lorsqu’ils se féminisent, voient leur rémunération baisser. Ce n’est pas la nature du travail qui détermine sa valeur. C’est qui le fait.

Ce que l’on dit encore trop peu, et que je vois chaque jour depuis Evevest : la double peine de la capitalisation. Face à une pension de base insuffisante — inférieure d’un tiers à celle des hommes — la retraite complémentaire n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Or moins de revenus signifie moins de capacité d’épargne. Mais parce que la pension de base sera plus faible, l’effort d’épargne nécessaire est, proportionnellement, encore plus grand. Les femmes sont exactement celles qui ont le plus besoin de capitaliser pour leur retraite — et celles qui en ont le moins les moyens. Cette asymétrie est au cœur du problème. Elle n’est presque jamais nommée comme telle.

La monoparentalité l’aggrave sans filet. En France, 2,2 millions de familles monoparentales — quatre sur cinq dirigées par une femme, leur nombre en hausse de 50 % depuis 1990. Une séparation réduit le niveau de vie de la femme de 19 % dans l’année qui suit, contre 3 % pour l’homme. La pension alimentaire maintient à flot. Elle ne génère pas d’épargne. Et les femmes seules sont de plus en plus nombreuses — quatre millions. Passé 75 ans, une sur deux vit seule, contre un homme sur cinq. Le système de réversion est un pari sur la permanence du couple. Ce pari est de plus en plus souvent perdu.

Trois leviers existent, précis et faisables. Revaloriser les métiers féminisés : soin, accompagnement, enseignement. Le Ségur de la santé a prouvé que c’est possible en quelques mois quand la volonté politique est là. Ouvrir réellement l’accès aux postes — pas par quota, mais en rendant les biais visibles et les écarts sanctionnables : la directive européenne de 2023 sur la transparence salariale en donne le cadre. Et prendre enfin en charge les aidants : les deux tiers sont des femmes, et ce sont elles qui réduisent ou quittent leur emploi pour s’occuper d’un parent dépendant ou d’un enfant en situation de handicap. Sans solutions dignes, cette charge continuera de peser sur les carrières — et sur l’épargne qui ne sera jamais constituée.

Le 8 mars n’est pas une date symbolique. C’est une date limite. Les données de l’INSEE, de la DREES, du Conseil d’orientation des retraites décrivent ce phénomène avec une précision croissante. Le coût de l’inaction se comptera en minima vieillesse, en aides sociales, en solidarité nationale dépensée pour rattraper ce qu’on aurait pu prévenir. Ce n’est pas un problème de femmes. C’est un risque systémique que nous faisons collectivement le choix de différer.

Anne-Laure Frischlander-Jacobson, fondatrice d’Evevest, evevest.fr

 Enseignante à l’université Paris-Dauphine, ex-dirigeante Europe d’un grand gestionnaire d’actifs international et ancienne présidente d’un Conseil Diversité & Inclusion