Ce que les clichés des sélectionneurs de football nous apprennent sur la communication de crise et le leadership

Sinch

Sous pression, entraîneurs et dirigeants se réfugient souvent dans des clichés prévisibles. Privilégier l'explication et l'authenticité devient alors un réel avantage compétitif.

Si les joueurs s'expriment principalement sur le terrain, c'est sur le banc de touche et en salle de presse que les sélectionneurs livrent un tout autre match. Les conférences d'avant-match sont l'occasion d'observer la tactique de l'adversaire, de paraître serein, de dissimuler ses doutes et de renvoyer la pression sur l'équipe adverse. Les conférences d’après-match servent quant à elles à expliquer la victoire sans divulguer sa stratégie, à justifier la défaite sans amertume et à fournir suffisamment d'informations pour satisfaire les médias. Un exercice d'équilibriste qui donne souvent lieu aux plus grands clichés sportifs.

Pour aller au-delà de l'impression générale et mesurer ce phénomène, nous avons analysé 394 conférences de presse lors de la dernière Coupe du monde. En détournant le célèbre indicateur sportif des xG, "Expected Goals" (buts attendus), nous avons calculé l'xC "Expected Cliché" (clichés attendus) des sélectionneurs. 

Le modèle analyse chaque conférence de presse de chaque sélectionneur durant le tournoi à l'aide d'un dictionnaire de plus de 200 expressions clichées du football en six langues différentes. Le traqueur reconnaît les paraphrases et les variantes, attribuant des scores plus élevés aux expressions devenues les réponses toutes faites les plus surutilisées du football. L'objectif ? Distinguer ceux qui livrent de véritables analyses de ceux qui se réfugient derrière des phrases toutes faites.

L'indice xC : quand les statistiques mesurent la rhétorique des sélectionneurs

Avec un score de 28 xC en moyenne par conférence de presse, Didier Deschamps s'est imposé comme l'un des sélectionneurs les plus authentiques. Plutôt que d’utiliser des concepts parfois abstraits, il a préféré décrypter ses choix tactiques et ce qui s'était réellement passé sur le terrain, limitant ses rares clichés aux notions d'humilité et d'état d'esprit. L'Argentin Marcelo Bielsa a le plus faible score de clichés de la compétition avec 6xC en moyenne par conférence de presse, tandis que Tony Popović, et ses 59,5 xC en moyenne par conférence de presse, apparaît comme le sélectionneur le plus cliché.

Parmi les 14 270 clichés recensés tout au long de la Coupe du monde, le fameux "Nous respectons chaque adversaire", se présente comme l’expression la plus utilisée de la compétition. Affirmée à de multiples reprises comme un bouclier rhétorique, elle est talonnée de près par l'incontournable "Nous nous concentrons sur ce que nous pouvons contrôler".

Du stade à la salle de réunion, les mécanismes sont identiques chez les dirigeants 

La pression à laquelle sont confrontés les sélectionneurs internationaux est unique, mais le défi de communication ne l'est pas. Qu'il s'agisse de diriger une équipe nationale, une entreprise mondiale ou un parti politique, la pression façonne régulièrement notre façon de communiquer. 

L'évolution de ces "Expected Clichés" suit une courbe que l'on retrouve dans toutes les situations de crise : plus les enjeux augmentent, plus la communication se verrouille. En passant de 28 xC lors de la phase de groupes à 46 xC autour de la finale, les sélectionneurs montrent que, sous pression, le réflexe naturel est de se réfugier dans des éléments de langage prévisibles.

C'est là que la leçon dépasse les limites du terrain de football. Dans le monde de l'entreprise, les clients et les partenaires n'attendent pas des marques qu'elles dévoilent tous leurs secrets de fabrication. En revanche, ils exigent de la transparence et identifient facilement les réponses toutes faites.

Les leaders qui marquent les esprits ne sont pas nécessairement les plus charismatiques ou les meilleurs orateurs. Ce sont ceux qui, sous pression, refusent de se plonger dans un discours institutionnel habituel pour privilégier l'explication et la clarté. Face à des publics de plus en plus éduqués et exigeants, l'authenticité n'est pas qu’un plus, c'est un avantage compétitif réel.