Sir Tim Berners-Lee et John Bruce (Inrupt) "Les IA ne travaillent pas dans l'intérêt des utilisateurs, mais pour les entreprises derrière elles"
Inventeur du Web en 1989, Sir Tim Berners-Lee veut rendre aux internautes le contrôle de leurs données avec Inrupt. Entretien croisé avec lui et son cofondateur, John Bruce.
JDN. Vous avez lancé le protocole Solid en 2016 pour rendre aux internautes le contrôle de leurs données et réparer le Web tel que vous l'aviez initialement imaginé. Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné ?
Sir Tim Berners-Lee. La vision originelle du Web était que n'importe qui puisse créer un site. De ce point de vue, le Web 1.0 donnait du pouvoir aux internautes. Aujourd'hui, tout le monde passe par des plateformes comme Facebook ou Instagram en y laissant ses données, et cette souveraineté personnelle s'est perdue. Solid vise à redonner à chacun un espace où stocker l'ensemble de ses données. A la différence de l'architecture d'Instagram, celle de Solid a été pensée pour que l'application vous demande quelles données vous acceptez de partager avec telle ou telle plateforme. Ces données sont conservées dans des espaces appelés Pods, pour "Personal Online Datastore", que vous pouvez héberger où vous voulez, sur votre ordinateur comme dans le cloud. En séparant les applications des données, les internautes ont l'occasion de reprendre le contrôle.
En 2017, vous avez fondé ensemble Inrupt pour donner à Solid, un protocole open-source, une version taillée pour les grandes organisations. Dans quel but ?
John Bruce. Nous avons créé une entreprise commerciale pour favoriser l'adoption de Solid par les grandes organisations et les institutions. Nous avons commencé par investir massivement dans la communauté open source, mais nous avons compris que pour utiliser Solid, ces grandes organisations auraient besoin de briques produit que cette communauté mettrait du temps à livrer. Nous avons donc développé une version commerciale, de qualité entreprise, bâtie sur ces mêmes protocoles. La technologie n'est pas le problème, nous pouvons démontrer qu'elle fonctionne à grande échelle.
Le vrai défi est d'aider les organisations à comprendre comment elles peuvent tirer profit de son déploiement. L'offre d'Inrupt se décompose en trois briques, avec d'abord l'Enterprise Wallet Infrastructure, le socle logiciel qui héberge des wallets interopérables pour les clients. Puis les Data Wallets, depuis juillet 2024, qui rendent les applications existantes plus engageantes en donnant un accès sécurisé aux données dont une entreprise a besoin. Et enfin les Agentic Wallets, qui ajoutent l'IA par-dessus, permettant notamment aux entreprises d’offrir des expériences hyper-personnalisées.
Qu'est-ce qui freine encore l’adoption de cette technologie par les grandes organisations ?
J. B. Après des années à rencontrer des dirigeants de grandes entreprises et des ministres, je constate que tous comprennent que c'est ainsi que les choses devraient fonctionner. Ils le veulent pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Mais ils nous rappellent aussi que leur impératif, en tant que dirigeants, est d'en tirer quelque chose, que ce soit générer des revenus ou réduire leurs coûts. L'essentiel de notre temps consiste donc à les aider à comprendre comment y parvenir avec nos solutions. Et cela touche tous les domaines, la finance, les ventes, le marketing, etc. Les cas d'usage vont d'un meilleur support client à des produits et services bien plus personnalisés, grâce à des données plus riches, mais cette fois consenties.
Concrètement, à quoi sert Solid aujourd'hui, pour un Etat par exemple ?
J. B. Les cas d’usage sont très vastes. Par exemple, un citoyen existe dans une multitude de bases de données au sein de son infrastructure, et celles-ci peinent souvent à se coordonner, car ce sont autant d'entités opérant séparément, avec tous les problèmes d'intégration que cela suppose. Avec Solid, le gouvernement peut déployer l'infrastructure et mettre à disposition de chaque citoyen son propre Pod, ou coffre personnel. Celui-ci peut ainsi simplifier la manière dont l'Etat coordonne l'ensemble des services auxquels il a accès.
C'est précisément ce que le gouvernement belge a entrepris. En Flandre, l'Etat a créé une société publique neutre, Athumi, qui déploie l'infrastructure pour plusieurs millions de citoyens. Chacun peut ainsi disposer de son propre coffre, dans lequel l'administration peut déposer par exemple ses diplômes. A charge ensuite pour le citoyen de décider avec qui il souhaite les partager, que ce soit un employeur ou une agence d'intérim, et pour quelle durée.
T. B.-L. Le protocole Solid est aussi utile pour la conformité avec le RGPD. Car malgré les règles affirmant que les utilisateurs devraient contrôler leurs propres données, dans les faits ce n'est souvent pas le cas. Si une entreprise utilise Solid, ce protocole permet à ses clients de placer leurs données dans un wallet, et donc de garder un contrôle complet sur qui peut y accéder et sur ce qu'ils souhaitent supprimer.
Vous avez imaginé Charlie dès 2017 et l'avez concrétisé fin 2024. Cet agent d'IA personnel se pose comme une couche entre l'individu et n'importe quel modèle, en s'appuyant sur son Pod. Quelle est la vision derrière ce projet ?
T. B.-L. Effectivement, en 2017, j'ai écrit un article décrivant le fonctionnement de Charlie. Ce texte parlait notamment d'Alexa et de Siri, et j'y expliquais que ces IA ne travaillaient pas réellement dans l'intérêt des utilisateurs, mais plutôt pour les entreprises derrière elles, qui cherchent à nous vendre des produits. Ma conviction était qu'à un moment donné, nous aurions tous notre IA personnelle, et qu'il faudrait que celle-ci soit vraiment à vos côtés et digne de confiance.
J. B. A l'époque où Tim a écrit cet article, nous plaisantions en nous disant que nous le construirions dans vingt ans, mais nous n'avions pas vu venir les grands modèles de langage. Avec l'arrivée des modèles d'Anthropic ou d'OpenAI, nous avons compris que les risques pour les données des utilisateurs allaient s'accélérer. Ces entreprises allaient développer un appétit pour vos données que Google n'a jamais eu, et le jour où elles vous connaîtront aussi intimement, cela deviendra une vraie problématique.
Concrètement, comment fonctionne Charlie ? En masquant une partie des données, ne risquez-vous pas de dégrader la qualité des réponses du modèle ?
J. B. L'objectif est de retirer toutes les données personnelles qui permettent de vous identifier. Nous vous laissons décider ce que le modèle saura de vous. Charlie lui envoie une approximation de vous, malgré tout assez proche, pour que vous obteniez la meilleure réponse possible. Evidemment, cela dépend du cas d'usage. Charlie s'appuie sur une combinaison de technologies open source qui permettent de choisir quelle proportion de vos données vous exposez au modèle. Dans certains cas, vous voudrez partager des données complètes pour obtenir un conseil précis, en matière de santé ou de finances par exemple. Dans beaucoup d'autres, vous ne partagerez que des données approximatives. Dans tous les cas, c'est vous qui gardez le contrôle. Charlie fonctionne avec tous les modèles, dont ceux d'Anthropic, d'OpenAI, de Mistral, ou encore de Meta avec Llama. Et il ne se limite pas aux modèles de langage, il peut dialoguer avec n'importe quel agent.
Vous avez appelé de vos vœux un CERN de l'IA. Est-ce le meilleur moyen de développer une intelligence artificielle dans l'intérêt public, face à des modèles contrôlés par des entreprises privées ?
T. B.-L. Beaucoup d'experts, à l'instar de Demis Hassabis, ont appelé à créer une sorte de CERN pour l'IA, autrement dit un lieu où les meilleurs ingénieurs travailleraient ensemble pour produire quelque chose dans l'intérêt public. Je ne sais pas si nous y parviendrons, ni comment, mais ce serait une formidable initiative.
Sir Tim Berners-Lee est le CTO et cofondateur d’Inrupt. Désigné par le magazine Time comme l'une des cent personnes les plus importantes du XXe siècle, Tim a inventé le Web au CERN en 1989. Il est le fondateur du World Wide Web Consortium (W3C), l'instance internationale de normalisation technique du Web, et cofondateur de la Web Foundation, dont la mission est de mettre le Web au service de l'humanité. Il a cofondé et préside l'Open Data Institute à Londres. Il est professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology (MIT), au sein du laboratoire d'informatique et d'intelligence artificielle (CSAIL), où son groupe de recherche travaille à redécentraliser le Web. En avril 2017, il a reçu le prix Turing, considéré comme le prix Nobel de l'informatique.
John Bruce est le CEO et cofondateur d’Inrupt, une société qui industrialise et sécurise le protocole ouvert Solid pour redonner aux utilisateurs le contrôle de leurs données. Avant de s'associer à Sir Tim Berners-Lee, il a cofondé et dirigé Resilient, aujourd'hui une société du groupe IBM, qui a développé une nouvelle approche de la cybersécurité. Auparavant, il avait été CEO de Quickcomm Software Solutions, une société rachetée par Vodafone.