Existe-t-il un marché de l’art contemporain africain ?

Vraie question d'actualité pour les collectionneurs au vu des nombreux événements concernant cette scène artistique contemporaine qui se succèdent depuis plusieurs mois en France.

D'aucuns diraient cela dépend d'où on parle (1) ? Quand on évoque le marché de l'art, il est intéressant de rappeler qu’il constitue un lieu de rencontre de l’offre et de la demande dans un contexte précis, avec pour objectif affiché, la commercialisation d’objets d’art.

A propos de la création contemporaine d’Afrique et de la diaspora africaine, les artistes concernés, pour la plupart, revendiquent une identité d’artiste tout court (2) et renvoient souvent le "questionneur" vers un registre classificatoire utilisé aux fins de "catégorisation" dans un marché de l'art globalisé.

Depuis le mois d’octobre 2016 (et le Salon d’Automne) et jusque à la fin de l’année 2017, Paris est rentré dans la danse, avec notamment ce printemps une valse à trois temps (Art Paris Art Fair au Grand Palais et Africa Now aux Galeries Lafayettes, Afriques Capitales durant le Festival 100% à la Villette, et dès le 25 d’avril à la Fondation Vuitton l'exposition Art/Afrique). Et un message clarificateur et apaisé "La France accueille des artistes du Continent Africain et de la diaspora, en les mettant à l’honneur d’évènements culturels de renom", donnant à cette scène artistique contemporaine un coup de projecteur attendu par beaucoup, depuis 2005 et l’exposition à Paris d’Africa Remix, curatée par Simon Njami, et considérée comme l’une des "expositions-tournant".

Le contexte de production de l’objet d’art, des artistes qui se réfèrent à des traditions et/ou des courants artistiques appartenant à l’Histoire de l’Art du Continent, semblent caractériser ce marché, à première vue. Mais c’est sans compter la diversité des œuvres, les différences interindividuelles de leurs auteurs, la notoriété à l’échelle internationale d’artistes historiques comme Marlène Dumas, Julie Mehretu, William Kentridge, El Anatsui, tous originaires d’un des 54 pays du continent africain et classés (3) régulièrement dans le top 500 des artistes contemporains. Ou bien encore des artistes qui font l’actualité dans le marché de l'art international comme Barthélémy Toguo - finaliste du Prix Marcel Duchamp en 2016, Romuald Hazoumé - pourfendeur de la réalité de ce marché (4), ou Mohau Modisakeng, "nouveau" talent engagé dont on a pu (re)découvrir le travail photographique et vidéo récemment au Grand Palais (5).

De fait, l’offre artistique (6) est de plus en plus visible, mais on est en droit de s’interroger sur l’existence d’un marché en tant que tel, et plus exactement d’une demande "structurée" de la part de collectionneurs et amateurs d’art, pour un objet d'art "catégorisé contemporain africain," nonobstant des questionnements sous-jacents : la spécialité (7) "Art Contemporain Africain" ne risque-t-elle pas de codifier les pratiques artistiques qui s'y réfèrent ? Les artistes concernés souhaitent ils et/ou sont-ils en mesure de s'approprier les mécanismes et les codes d'un monde de l'art qui pourrait les instrumentaliser à terme ?"(8).

Des acteurs incontournables du 2nd marché, ne se posent plus la question, organisant à Paris et à Londres des ventes aux enchères dédiées à cette "spécialité", programmées en fonction du calendrier des expositions et/ou foires qui lui sont consacrées tout ou partie, afin d’y attirer les collectionneurs et autres amateurs d’art (9) qui y participent. Et certains d’avancer que l'"art contemporain africain est une "hot commodity" (10).

Une certitude néanmoins, le monde de l'art sur le continent africain organise sa pérennité (11) : des historiens, sociologues, critiques d’art, commissaires d’exposition etc. participent à la rédaction de son Histoire de l’Art, de nouvelles institutions font leur apparition (12) avec comme objectif une diffusion élargie des œuvres auprès de publics variés, des fondations et centres d’art privés accueillent sur le continent des artistes en résidence (13), et de nouveaux collectionneurs font l'acquisition d'œuvres encore "abordables", dont le prix moyen oscille néanmoins entre 10 000 et 50 000 dollars (14).

Alors un marché de l'art contemporain africain ou un marché de l'art tout court ? Surtout des œuvres qui parlent d’elles-mêmes …

Notes :

(1) Dans une perspective rhétorique, dire d’où l’on parle, "c’est alors poser les conditions de recevabilité et de validité des discours, en les référant à un principe supérieur commun qui constitue à la fois, un enjeu de légitimation, une mise en jeu de sa légitimité, et une entrée dans le jeu de la médiatisation, définie comme la construction d’une représentation légitime du réel"...

(2) cf. L’intense débat autour de la notion de "l'artiste tout court", c'est-à-dire récusant le label "africain" (Diop 2001 ; Pivin 2010). A noter qu’une revendication croissante des artistes africains consiste à rejeter toute qualification géographique et culturelle qui viserait à menacer leur singularité et la portée universelle de leur production.

 (3) cf. Contemporary Art Market Report Edition 2016 – Artprice - artistes classés respectivement cette année:  34e, 62e, 125e, 565e…

(4) cf. Article paru dans le Monde en 2015 : Art africain : la querelle du sculpteur et du milliardaire :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/09/11/art-africain-la-querelle-du-sculpteur-et-du-milliardaire_4753293_3212.html

 (5) Durant Art Paris Art Fair 2017 et le Focus Afrique à l’Honneur à l’initiative de son commissaire général Guillaume Piens et mis en scène par la Commissaire invitée Marie-Ann Yemsi, et au même moment dans l’exposition Le Jour Qui Vient à la Galerie des galeries (Layettes), curatée par cette dernière. A noter que cet artiste sera l’un des 2 exposants pour le Pavillon de son pays, l’Afrique du sud, dans quelques semaines à Venise lors de la Biennale 2017.

(6) Depuis quelques années, des intervenants du Marché de l'art (commissaires d’exposition, organisateurs de foires, salons, biennales et festivals, et aussi galeristes, maisons de vente, institutions muséales, art advisors …) œuvrent sans relâche en France notamment, en vue de générer des évènements artistiques, culturels ou marchands, à des fins de promotion de cette scène contemporaine qui regroupe des artistes du continent africain, historiques et émergents, comme ceux de la diaspora africaine. Les collectionneurs (institutionnels et privés) et les amateurs d’art sont de plus en plus nombreux aux rendez-vous, participant de façon récurrente, aux Foires*, Expositions et Ventes aux enchères qui lui sont dédiés*.

* 1:54 (54 pour le nombre de pays d'Afrique), événement fondateur qui, depuis 2013, se déroule chaque année à Londres, et depuis 2015 aussi à New York - en 2018 sa première édition sur le continent africain se tiendra  Marrakech ; Art Dubaï, qui, en 2013 a consacré son programme Marker à des projets d'artistes de cinq pays du continent ; l'Armory Show de New York, qui a présenté en 2016 une section African Perspectives…..Et le dernier entrant, cette fois à Paris, la Foire Akaa qui prépare sa 2nde édition pour cet hiver.

(7)  Terme utilisé pour l’identification des différents départements dans les maisons de ventes aux enchères.

(8)  Les réponses à ces interrogations appartiennent souvent à leurs auteurs. Si les mots sont choisis soigneusement en abordant ces problématiques, illustrant un point de vue personnel ou une posture plus partagée, ils constituent avant tout un acte de communication fournissant un sens, et permettant alors une prise de position encore nécessaire.

(9)  Après la Maison Bonhams en février 2017 à Londres, et prochainement Piasa ce 20 avril à Paris, pour appuyer cette tendance forte, Sotheby's  a annoncé ouvrir en 2017 un département consacré à l'art contemporain d'Afrique à Londres, avec une première vente dédiée en mai prochain, et ce, après avoir été la première maison de vente à lancer l'art contemporain africain sur le second marché en juin 1999 (avec la dispersion d'une partie de la collection Pigozzi), mais il faut dire que les enchères avaient eu du mal à décoller à cette époque…

(10)  Selon l'expression d'un collectionneur et observateur de tendances sur la place faite à l'Afrique dans les foires d'art contemporain - cf Vincent Cédric, ""Hot commodity !". Comment l'art africain travaille à être contemporain", Cahiers d'études africaines, 3/2016 (N° 223), p. 459-478.

(11) A noter qu’un nouveau chapitre du Marché de l'art de la création contemporaine africaine est en train de s'écrire et particulièrement à partir du Continent. Grâce notamment à une nouvelle génération de femmes curatrices, fondatrices de foires, collectionneuses, galeristes, artistes, critiques d’art, art advisors, qui tiennent haut le flambeau en révélant au monde des talents, permettant de facto au continent de (re)découvrir ses artistes…,emmenée par Bibi Silva, Koyo Kouoh, Touria El Glaoui avec Marie-Cécile Zinsou, Marie-Annn Yemsi, Aïda Muluneh, Victoria Mann, Cécile Fakhoury pour ne citer qu'elles...

(12)  Inauguration prévue en septembre 2017 à Capetown, South Africa, du musée d’art contemporain africain - Zeitz MOCAA

(13)  Et notamment la Fondation Zinsou au Bénin et Bandjoun Station au Cameroun (à l’initiative de l’artiste Barthélémy Toguo).

(14) A titre de comparaison, les prix des œuvres présentées à Art Paris Art Fair 2017 dans le Focus Afrique étaient dans une fourchette de 1000 € à 1,2 million d’euros.

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