Le risque climatique, un élément structurant de la supply chain
Les incendies qui ont touché la Gironde et les Landes, avec près de 300 000 personnes évacuées, ont ravivé une question que l'on croyait circonscrite au débat environnemental.
Qu’il s’agisse des inondations de Valence en octobre 2024 ou des feux des Corbières en août 2025, ces événements posent une question : à partir de quand un choc climatique devient un risque structurel de continuité d'activité ? Et comment la visibilité sur la supply chain devient-elle un outil de résilience et de compétitivité ?
Un fait et un paradoxe
Le 29 octobre 2024, des pluies torrentielles se sont abattues sur la région de Valence créant un choc immédiat sur les chaînes logistiques paneuropéennes. Ainsi, Stadler, le fabricant de trains, a dû reporter jusqu'à 200 000 heures de production de 2024 à 2025, et l’obligeant à revoir à la baisse ses objectifs financiers. Durant la même période, près d’une trentaine de ses fournisseurs ont vu leurs sites de production ou leurs entrepôts détruits ou envahis par la boue, et Ford a fermé son site d'Almussafes, les autoroutes A-7 et AP-7 étant coupées sur plusieurs tronçons.
Ces entreprises ont mesuré, en temps réel, leur dépendance à des fournisseurs dont l’exposition au risque était peu visible. Si cela vaut pour un événement localisé en Espagne, qu'est-ce que cela révèle de leur dépendance à des chaînes d'approvisionnement mondialisées, exposées à des événements climatiques que l'on sait de plus en plus fréquents et de plus en plus coûteux ?
Comment voire venir la rupture avant qu'elle n'arrive ?
Pour les entreprises, il est primordial de sortir du registre environnemental pour penser à la continuité d'activité. Désormais, pour les dirigeants, la question devient opérationnelle : sur quelles données repose leur capacité à anticiper l'exposition de leurs fournisseurs aux événements extrêmes ?
En effet, aujourd’hui, de nombreuses entreprises n'ont pas de visibilité réelle sur l'exposition climatique de leurs fournisseurs de rang 2 et 3. Cette opacité les fragilise face à des chocs qui, malheureusement, seront de moins en moins exceptionnels. Au Bangladesh, la chaleur a coûté environ 29 milliards d'heures de travail perdues en 2024, soit près de 5% du PIB. Une étude de Cornell et Schroders évalue d’ailleurs à 65 milliards de dollars le manque à gagner potentiel d'ici 2030 pour les principaux hubs textiles mondiaux. Les marques occidentales qui s'approvisionnent dans ces zones, souvent via des fournisseurs de tier 2 ou 3, s’exposent à ce risque sans en mesurer l’ampleur. Des conséquences qui concernent toute l’économie mondiale et à différentes échelles. Les assureurs, les investisseurs et les régulateurs commencent à exiger des garanties sur l'exposition climatique des chaînes de valeur. La transparence sur ce risque devient progressivement une condition d'accès aux marchés, au même titre que le prix ou la qualité.
Une vulnérabilité liée à des tensions globales
Le risque climatique s’inscrit désormais dans un contexte plus large d’instabilité géopolitique : tensions tarifaires, fragmentation des blocs économiques, corridors logistiques contestés. Une entreprise qui gérait jusqu'ici un risque à la fois doit désormais en absorber plusieurs simultanés, ce qui rend obsolètes des plans de continuité conçus pour un seul type de crise.
Ainsi, lorsqu'une entreprise ne sait pas où se situent précisément ses points de dépendance critique, elle découvre sa vulnérabilité au moment même où elle devrait déjà agir. La résilience ne consiste pas à éliminer le risque climatique, elle consiste à le voir venir suffisamment tôt pour activer des alternatives.
Les entreprises qui ont investi dans la traçabilité de leurs fournisseurs de tier 2 et 3, souvent pour répondre à des obligations réglementaires comme la CSRD ou le devoir de vigilance, sont précisément celles qui ont réagi le plus vite aux dernières disruptions climatiques. La conformité bien faite devient donc un système d'alerte précoce.
Comment alors transformer une obligation de transparence en avantage opérationnel réel ? Les entreprises qui connaissent précisément l'exposition aux risques de leur chaîne de valeur sont celles qui sécurisent le plus efficacement leurs approvisionnements et rassurent le plus vite leurs clients et leurs partenaires financiers.
Le climat n'est plus un sujet Ce risque, comme les autres, ne peut plus être traité séparément de la performance économique mais en fait désormais partie au même titre que le coût ou la qualité. La visibilité sur la supply chain n'est plus seulement un outil de conformité, elle devient un actif stratégique et de compétitivité. Les dirigeants doivent donc se demander s’ils auront le temps de réagir en cas de perturbations de leurs chaînes d’approvisionnement par un événement climatique.